• Centres de santé mutualistes : "faire du pognon avant tout"

     Confrontés à de grandes difficultés  financières, les 500 centres de santé de la Mutualité  française doivent adopter un nouveau modèle économique,  basé sur la rentabilité et la productivité. Un tournant  radical contesté par le Dr. Alain  Beaupin, président de  l’Union confédérale des médecins salariés  et membre du bureau de l’Union syndicale des médecins de centres  de santé.

     

    Egora.fr : C’est la guerre entre les praticiens de centres de  santé et la Mutualité ? Les mots employés dans  votre communiqué sont très durs, vous évoquez le   “crépuscule de la Mutualité”,  l’impératif de “faire rentrer du pognon” avant tout,  les injonctions paradoxales que subissent les professionnels et la mise en  place d’une “médecine  productiviste”…

    Dr. Alain Beaupin : Ce n’est pas la guerre, mais  les médecins mutualistes font entendre leur point de vue. Nous sommes  très déçus de constater qu’il n’y a rien de  nouveau dans les recettes de cuisine que la Mutualité veut imposer, et  qu’elle n’a rien compris aux nouveaux enjeux de la  médecine de proximité. La médecine est une profession  réglementée, qui obéit à des exigences  extrêmement lourdes. Elle est à la fois un métier de  vocation et un métier de responsabilité : on demande  à un médecin de savoir dire “non”.  Il  s’agit d’un métier tout à fait atypique, que  l’on pourrait rapprocher du journalisme, qui dispose d’une clause  de conscience. Dans ces métiers, la question de  l’indépendance  du professionnel est fondamentale. Or  particulièrement aujourd’hui, la Mutualité ou  d’autres organismes employeurs ne prennent pas la mesure de  l’indépendance des médecins. Du fait de l’ignorance  et de leur acculturation en matière de management  d’équipes médicales, les nouveaux managers emploient des  méthodes du monde industriel. Ils veulent de la productivité,  car ils pensent que ce sera la solution pour répondre à leurs  besoins, alors que cela produit un effet particulièrement  délétère.

     

    Il y a pourtant un discours mutualiste  à contre courant  de cela…

    Oui. Malgré un discours de surface qui peut faire illusion, ces  nouveaux managers ont beaucoup de mal à comprendre la  problématique liée à la médecine de  proximité, la médecine de parcours, le premiers recours,  l’articulation avec le social ou l’hôpital. Ils n’ont  aucun projet, aucune idée. Alors ils utilisent des expédients  tirés de cet univers du management : face à un  problème de financement, ils décident qu’il faut faire  bosser les médecins, qu’il faut multiplier les actes,  qu’il faut évaluer.  Or, cela ne marche pas et surtout,  cela crée chez les médecins des situations d’injonction  paradoxale puisqu’on leur demande à la fois de faire plus  d’actes, mais aussi de faire plus de qualité. Le médecin  se trouve en situation d’intense souffrance, de maltraitance.

     

    C’est une logique économique basée sur le  paiement à l’acte, proche de celle prévalant en  médecine libérale.

    Non, il s’agit d’une logique comptable, c’est très  différent. La Mutualité ne dit pas qu’il faut faire des  actes justifiés, elle dit qu’il faut faire des actes tout court,  sans se préoccuper de l’utilité médicale et de  l’intérêt...[ pagebreak ]

    des patients. Il faut faire revenir le patient. Or on sait   qu’une part importante des actes produits dans notre pays est  constituée d’actes inutiles, de multiples études le  démontrent.

     

    En creux, vos propos contiennent une critique terrible de la  médecine libérale de ville…

    Non, je critique un système d’organisation qui repose sur le  paiement à l’acte. Je défends le point de vue des  médecins salariés, mais mes collègues libéraux  disent exactement la même chose. Je suis en empathie avec mes  collèges libéraux, en tant que médecin  généraliste salarié, je travaille souvent en  binômes avec eux. Je sais aussi qu’ils souffrent.

     

    Plusieurs médecins mutualistes des Bouches du Rhône ont  été licenciés car ils refusaient les nouvelles  règles que les gestionnaires de la mutualité voulaient leur  imposer, notamment un système de paiement à l’acte  rémunéré moins de 10 euros par  consultation…

    Oui, c’est la même logique. On a du mal à le croire, mais  à la Mutualité, ils le disent et ils le font. Alors même  que le Premier ministre prononce un discours très intéressant  sur la médecine de parcours où l’on voit bien  qu’une médecine isolée, basée sur le paiement  à l’acte n’est plus adaptée à cette  évolution. La Mutualité communique autour des actes de  prévention et de santé publique non  rémunérés effectués en centres de santé,  et d’un autre, elle exige une rentabilité en paiement strict  à l’acte. Elle a un double langage : un langage  politiquement dans l’air du temps, qui n’est qu’une  coquille vide, un affichage alors que les pratiques  sont strictement  à l’opposé. Et comme il n’y a pas de pensée,  de réflexion, de vision ou de projet, on a aujourd’hui une  Mutualité qui licencie les médecins qui ne marchent pas droit.  Pourtant,  dans les années 60-70, le mouvement mutualiste fut  à l’origine d’une réflexion sur les pratiques  innovantes. Aujourd’hui, nous avons vraiment l’impression que le  dernier parti éteindra la lumière. Implicitement, si on regarde  les faits, on comprend que la logique de la mutualité, c’est de  “faire rentrer du pognon”,  dans une logique purement  comptable. Et c’est une logique couteuse.

     

    Une mission de l’Igas sur les centres de santé est en  cours, pour comprendre l’origine des difficultés  financières qu’ils traversent. Qu’en  espérez-vous ?

    A priori, la mission fait très sérieusement son travail, et  nous avons plusieurs propositions à faire. Ainsi,  la  Fédération nationale des centres de santé a  évalué à 3,5 euros par acte facturé, le  coût de gestion du tiers payant, sécurité sociale plus  mutuelle. C’est assumé par les centres et c’est  très lourd. Il faudrait pouvoir nous le financer. Nous pensons aussi  que les centres de santé qui travaillent bien, en équipe,  devraient...[ pagebreak ]

    pouvoir sortir du paiement à l’acte ou même  carrément s’en passer hormis pour quelques actes ponctuels,  comme l’urgence. On peut imaginer des paiements à la  mission : pour des missions sociales, de vaccination, auprès des  publics précaires, maintien à domicile de personnes  âgées, etc. On peut aussi imaginer des financements au parcours  de soins, autour de la médecine générale. La  médecine salariée pratiquée en centres de santé  peut vraiment intéresser les jeunes médecins et nous pensons  qu’ils représentent une vraie réponse aux déserts  médicaux.

     

    Rémunération variable à  l’activité.

    Le modèle économique des 500 centres de  santé gérés par la Mutualité française <http://www.egora.fr/sites/default/files/MAQUETTE-SSAM_web%5B1%5D.pdf>   préconise d’adopter un comportement médical type  associant la médecine générale à des  activités plus “rentables”, comme le dentaire, la  cardiologie, la gynécologie ou l’ophtalmologie. Dans ce nouveau  cadre, l’organisation doit se baser sur une amplitude d’ouverture  des centres d’au moins 55 heures par semaine, la gestion du tiers  payant ne devant pas dépasser 3 euros par passage (3,5 euros  actuellement en moyenne). Il est recommandé de pratiquer la  délégation de tâches pour certaines  spécialités, remplir des tableaux de bord journaliers,  hebdomadaires ou mensuels. Un système de rappel systématique  des patients avant chaque rendez-vous est demandé, dans le cadre  d’un remplissage de planning imposé comme une condition sine qua  non.

    La formation et la sensibilisation des professionnels de santé  à l’optimisation de la cotation des actes est annoncé  tandis qu’un nombre d’actes cible par heure sera défini  pour certaines  spécialités Quatre actes par heure minimum en médecine  générale.Une rémunération variable pour les  professionnels de santé, au prorata des actes effectués entre  15 et 40 % selon les spécialités et les actes)  est  également instaurée. Enfin, la Mutualité fixe entre 65 %  et 75 % du chiffre d’affaire, le poids de la masse salariale.

     

    Comme pour l’hôpital  public

    Commandé par Marisol Touraine, le rapport de l’Igas sur le  modèle économique des centres de santé devrait  être rendu fin mai. D’ores et déjà, la  Fédération nationale des centres de santé formule trois  propositions : une seule caisse pivot  par département, qui  pourrait supporter les pénalités du parcours de soins à  la place des centres ? Le coût  de gestion du tiers payant et  la rémunération des missions sociales pourrait être  prélevé sur une dotation copiée sur le modèle  hospitalier des Migac (mission d’intérêt  général et d’aide à la contractualisation). Enfin,  la Fédération demande l’assimilation des centres de  santé à de  véritables établissements de  santé publique ambulatoire.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :