• Chronique d’une déshumanisation ordinaire

    Un film documentaire, Entrée du personnel, relate la violence quotidienne faite à des travailleurs d’usine et l’impasse définitive d’un tel mode productif tant à l’échelle individuelle que civilisationnelle. A voir absolument

    L’image est saisissante. Sept hommes, d’âge divers, s’alignent les uns à côté des autres devant un parterre gazonné. Derrière eux, une route passante et bruyante. En arrière-plan, une usine. Sans un mot, le premier se lance dans une série de gestes précis et obscurs. Un par un, ses camarades se joignent à lui, chacun dans un registre différent. Les mouvements se répètent, rapides, avec la précision d’automates dont l’ensemble esquisse un troublant ballet mécanique. Les ouvriers de ce qui se trouve être l’abattoir situé derrière eux rejouent, à vide, leur travail quotidien. « Une fois qu’on a appris le geste, on est comme des machines. »

    Entrée du personnel est un documentaire sorti en salle le 1er mai. Il mettra d’accord ceux qui se disputent pour savoir si ce jour célèbre la fête des travailleurs ou de celle du travail. Il n’en subsiste que la servitude des premiers et la monstruosité de ce qu’est devenu le second. Manuela Frésil a mis sept ans à réaliser son film, primé en toute justice dans tous les festivals. Il ne se réduit pas à un reportage même pertinent comme on a pu en voir sur le travail à la chaîne. Sept récits anonymes dits par des comédiens, quelques témoignages à visage découvert, se juxtaposent à des images de chaîne que, blasé par le spectaculaire médiatique, l’on trouvera presque banales. Mais si la cinéaste n’a cédé à aucune facilité, d’autant plus tentante dans le cadre d’un abattoir, c’est pour mieux en souligner la violence.

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    Violence de la chaîne qui impose son rythme, violence d’un corps à corps entre les tonnes de viande manipulées, soulevées, découpées par des hommes et des femmes grimaçant sous l’effort et les cadences dans un infernal vacarme, violence des blessures infligées sous forme de handicaps articulaires définitifs, violence des cauchemars récurrents où chacun est poursuivi la nuit, entre deux insomnies dues aux douleurs physiques, par les bêtes qu’il tue, tranche ou emballe, violence d’un quotidien qui apprend l’indifférence à l’égard des animaux, de ses collègues, de soi-même, violence des rapports de travail… Le témoignage d’une ouvrière devenue chef de ligne expose comment l’on attendait d’elle qu’elle vole chaque jour quelques précieuses minutes en augmentant presqu’insensiblement la vitesse de la chaîne pendant de courts instants. Elle a préféré redevenir simple opératrice. Un collègue, qui a joué le jeu de la promotion personnelle et qui a cru à la nécessité de l’augmentation de la production, revient sur le rôle des machines, de leur progrès qui n’a fait qu’accroître les contraintes. Car dorénavant, constate-t-il, les hypermarchés avec leurs promotions permanentes ont tellement fait baisser les prix que la hausse de la productivité ne peut plus les compenser. « Sur quoi peut-on gagner ? Les ouvriers ? On arrive à des cadences où je ne vois pas comment on peut aller plus loin. »

    C’est en réalité tout un échec de civilisation qu’expose cette Entrée du personnel. Les conditions de production, les souffrances morales, physiques qu’elles imposent aux travailleurs sont non seulement révoltantes, intolérables et injustifiables (que l’on songe à l’indécence des experts médiatiques ou du Medef polarisé sur la croissance de ses seuls profits assénant sans relâche les nécessités d’en faire plus : flexibilité, augmentation du temps de travail, efforts en tout genre…) mais elles ont atteint leurs limites. Ce voyage au bout de la déshumanisation est parvenu à son terme. Il n’y a plus qu’une seule destination possible : l’humain d’abord et vite !

    Jean-Luc Bertet

    Entrée du personnel, de Manuela Frésil, 59 minutes. En salle.


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