• Comprendre la crise du NPA

     

    Nul ne le conteste : le NPA est en crise. Reste à analyser et comprendre cette crise.

    Ce qui la rend évidente dans les médias, ce sont les révélateurs de celle-ci : les revers électoraux essuyés lors des régionales, la chute des effectifs, les tourments provoqués par la présentation d’une candidate voilée… Tous facteurs qui conduisent à ce qui a dominé le congrès et lui a donné un caractère chaotique (sur le bilan, sur l’orientation, sur la question dite « religion, laïcité, féminisme ») : l’écartèlement entre des positions inconciliables et l’absence de majorité politique absolue pour la direction. Mais l’expérience de la dissolution de la LCR et de la constitution du NPA est porteuse d’enseignements qui ne concernent pas les seuls militants du NPA, mais bien au-delà d’eux, et qui devraient être collectivisés dans le cadre d’une réflexion d’ensemble sur l’état présent du mouvement ouvrier et des réponses à y apporter.

    Retour sur le projet fondateur du NPA

    Ce projet reposait sur la croyance en la possibilité d’établir l’hégémonie du nouveau parti sur l’espace politique à la gauche du Parti socialiste. Ce que paraissaient promettre les succès électoraux et l’audience médiatique d’Olivier Besancenot, et que venait confirmer la mise en résonance avec les attentes de nombreux militants, jeunes, des couches populaires, du mouvement social, qui reçurent positivement la proposition d’un parti apportant du nouveau sur des bases radicales.

    La perspective d’une telle hégémonie justifiait l’illusion qu’au prix d’une absence de réelle définition programmatique et de beaucoup de flou et d’improvisation en termes de projet, de fonctionnement, de statuts, il était possible de créer une organisation faisant cohabiter des courants (voire des organisations) se revendiquant de l’extrême-gauche révolutionnaire (en grande partie issus de la tradition Lutte ouvrière), la diversité héritée de la LCR, des militants issus du mouvement social en recherche d’une force de transformation sociale radicale, sans décider à cette étape les moyens de celle-ci… Sous l’intitulé anticapitaliste, on prétendait concilier le projet de construction d’un parti révolutionnaire, en référence au modèle trotskiste traditionnel, et un parti large agissant dans le sens d’une dynamique de recomposition du mouvement ouvrier.

    Le contexte du lancement de l’initiative du NPA doit être rappelé. En juin 2007, après l’élection de Nicolas Sarkozy et une défaite politique majeure à gauche, les différentes composantes de la gauche de transformation sociale se trouvaient paralysées par l’échec des candidatures unitaires issues du « Non de Gauche » au TCE. Pour certains à la direction de la LCR, avec un score de 4% obtenu par Olivier Besancenot à l’élection présidentielle le rapport de force était établi et justifiait de se lancer seuls dans la construction d’une alternative politique. L’appel à la constitution d’une nouvelle force politique, qui n’avait pas été anticipé, fut alors perçu comme une initiative positive susceptible d’accélérer les processus de recomposition à gauche.

    La précipitation dans laquelle le processus a été initié a conduit à escamoter le débat essentiel pour une organisation qui cherche à opérer son propre dépassement : comment réaliser celui-ci en assumant consciemment et collectivement la question des moyens permettant de préserver et réinvestir dans un autre cadre organisationnel le capital politique et militant du courant marxiste-révolutionnaire organisé par la LCR. Cet escamotage eut lieu au sein de la LCR elle-même, ce dont a témoigné l’absence de tout bilan de celle-ci lors du processus conduisant au congrès de dissolution. Ainsi ne fut pas consciemment abordé le problème posé par la fin du cycle historique dont les coordonnées avaient justifié l’existence de la LCR comme organisation indépendante (révolutionnaire, d’extrême-gauche…).

    Rupture ou continuité ?

    La création du NPA a en quelque sorte signifié une métamorphose, liquidant ce qu’avait été la LCR et donnant naissance à une réalité politique nouvelle et improbable. Cette réalité fut en partie occultée du fait que l’opération a été menée par une partie de l’ancienne direction de la LCR. Ainsi, côté continuité, une équipe directionnelle se maintenait aux commandes, en proclamant la création d’une nouvelle organisation, et, côté rupture, des militants rejoignaient cette organisation parce qu’elle était présentée comme n’ayant pas à voir avec l’ex-LCR et étant appelée à tout réinventer.

    Une situation qui est à l’origine des ambiguïtés et ressentiments qui ont miné le NPA. Tandis que les uns bradaient les acquis en gage de nouveauté, d’autres jugeaient que la promesse de l’effacement de la LCR au profit d’une organisation différente s’avérait n’avoir été qu’un trompe -l’œil. Ce malentendu a été exacerbé par la crise présente : si la cause de celle-ci est que la LCR se serait secrètement maintenue au sein du NPA, il est facile d’en conclure que la réduction actuelle du NPA n’est rien d’autre que le retour pur et simple à l’ancienne LCR. Une vision qui est largement véhiculée par la presse, et qui correspond à ce que croient vivre certains militants ayant rejoint le NPA parce qu’il se présentait comme nouveau.

    Mais la thèse est erronée, tout autant que celle inverse qui prétend présenter le NPA comme une réalité absolument inédite ouverte à toutes les nouveautés. Dans les deux cas n’est pas prise en compte la complexité du processus de ces dernières années qui a vu à la fois la rupture de la continuité avec la LCR, l’abandon de nombre de ses références, mais une rupture menée par une équipe dirigeante quasiment totalement issue de cette même LCR, donc avec ses us et coutumes propres. Ce qui fait que le NPA n’est ni une LCR maintenue, ni une réalité politique absolument neuve.

    L’épuisement de l’extrême gauche

    Au regard de ce processus complexe, un autre élément est à prendre en compte : la crise de Lutte Ouvrière qui constitue l’autre organisation qui a dominé avec la LCR l’extrême gauche française depuis les années 1970. Une crise accentuée par les tournants brusques opérés par la direction notamment à l’occasion des élections municipales de mars 2008 vers une stratégie de participation à l’union des forces de gauche dès le 1er tour. Tournant d’autant plus déroutant qu’il fut accompagné de peu de justification politique hormis la nécessité de conserver une certaine implantation au sein des classes populaires. Mais crise plus fondamentale, qui est celle du modèle du noyau prolétarien du parti révolutionnaire à construire, et qui produit un phénomène paradoxal : une mise à l’écart progressive de courants de cette organisation, coupables de contestation d’une direction autoritaire, qui par vagues successives ont été amenés à rejoindre la LCR puis le NPA, mais sans remise en question fondamentale de la vision du monde et du projet antérieurement portés par LO. Ces courants en viennent donc à transférer au sein du NPA ce projet stratégique du parti révolutionnaire, que la direction de LO leur a refusé de partager au sein de LO, donc projet coupé de l’organisation qui lui donnait sens.

    D’autres courants, comme les militants de la Gauche révolutionnaire, ou même un minuscule groupe comme le Courant Révolutionnaire Internationaliste, en fonction de leur propre histoire, ont pour leur part décidé de participer en tant que courants au NPA, y portant eux aussi un projet de construction d’un parti révolutionnaire. Pour ces différentes forces, le lancement du NPA a constitué une opportunité de réinvestir l’hypothèse de la construction d’une organisation révolutionnaire, sur la base de ce qu’elles considèrent être les acquis du mouvement révolutionnaire (en fait essentiellement du mouvement trotskiste). Ces reclassements constituent également un symptôme d’une crise plus profonde. Celle d’une « extrême gauche » (au sens  d’une possible référence commune à des organisations très diverses), ayant pensé et agi en opposition aux organisations qui dominaient le mouvement ouvrier (le Parti communiste et le Parti socialiste), et qui dans une période politique où la crise de la gauche a pris une dimension nouvelle, se trouve confrontée au défi de redéfinitions décisives.

    Le NPA et le Front de Gauche

    Les logiques politiques portées par ces courants, pour certains endogènes à l’ex-LCR et pour d’autres non, présentent une cohérence incontestable, qui a fait alliage avec les illusions triomphalistes de cette partie de la direction de la LCR qui engageait l’opération NPA. Le socle commun était une conviction partagée qu’« entre le PS et le NPA, il n’y a plus rien » – malgré les avertissements et les signes annonciateurs de changements importants à l’œuvre à la gauche du PS. Cette conviction s’est trouvée percutée par l’affirmation du Front de gauche, alliant PC, PG et GU. Le principe de réalité s’est ainsi rappelé lors des Européennes, puis des Régionales : l’espace politique que le NPA ambitionnait d’occuper seul se révélait ardemment disputé. Entre le Front de gauche et le NPA, l’un s’affirmant unitaire, l’autre paraissant s’isoler, l’électorat tranchait en faveur du premier.

    Plus profondément, ces erreurs renvoyaient en fait à une incompréhension des ruptures politiques à l’œuvre dans la période actuelle et à la persistance d’une vision traditionnelle, et d’une certaine manière conservatrice, du paysage politique. L’espace existe bien entre le PS et le NPA et il bouge ! La direction du NPA a ainsi sous-estimé l’impact de la mutation sociale libérale de la social-démocratie à l’échelle européenne et les ruptures que celle-ci génère. D’où l’incompréhension, et l’hostilité, à l’émergence de Die Linke en Allemagne. D’où l’incompréhension de la possibilité d’une bifurcation dans l’évolution du Parti Communiste Français et le choix d’une stratégie d’alliance autre que celle privilégiée jusqu’alors avec le Parti Socialiste. Et, bien sûr, l’incompréhension complète de la rupture des camarades autour de Jean-Luc Mélenchon et Marc Dolez pour former le Parti de Gauche. Avec ce dernier, la direction du NPA oscillera entre un sectarisme agressif envers des militants accusés de « renouveler le réformisme » et des tentatives d’alliance privilégiée pour diviser le Front de Gauche. Mais l’essentiel, c’est l’incapacité à saisir que, dans la crise actuelle de la gauche, des évolutions et des ruptures peuvent se produire au sein des organisations traditionnelles de la gauche (et pas seulement des évolutions individuelles). La constitution d’alliances avec ces courants en opposition avec le social-libéralisme constituant un pas en avant dans le rapport de force entre les classes et pour la reconstruction d’une alternative. À condition que ces alliances situent leur combat au cœur de la gauche avec la volonté d’en faire encore davantage bouger les lignes et qu’elles soient porteuses d’un projet politique à vocation majoritaire. Cela la direction du NPA se refuse à l’entendre et à le mettre en œuvre.

    Un parti écartelé

    Ainsi, deux ans après, le NPA reste prisonnier des contradictions et malentendus qui ont présidé à sa création. Ce parti est écartelé entre deux orientations contradictoires (les uns prônant davantage d’unité avec les forces à la gauche du PS, les autres excluant ces alliances et renvoyant les questions politiques aux seules mobilisations sociales. Dans le même temps, la logique du débat interne conduit toutes les composantes à se revendiquer du projet fondateur du NPA, et à expliquer que l’unité du parti est censée être garantie par la fidélité à celui-ci tel que fixé par les bases constitutives du nouveau parti.

    Mais ces bases mêmes étaient marquées du sceau de l’ambiguïté, celle-ci inscrite dans les termes mêmes de ce nom provisoire qui n’a pu être changé lors du congrès de fondation. La revendication du nouveau ne suffit pas à clarifier la question de savoir s’il est en rupture ou en continuité avec la LCR, sur quoi et à quel degré (problème qui a empoisonné les relations au sein du NPA) ; parti, mais malgré l’inflation dans les interventions des formules «notre parti», «le parti», est-ce vraiment un parti qui se définit en avançant, comme à tâtons, faute de références programmatiques clairement assumées ? L’élément essentiel étant l’anticapitalisme qui devint la référence cardinale devant concilier deux compréhensions fort divergentes : soit la contestation du système, rendant possible des alliances voire des fusions avec des courants politiques partageant cette opposition sans assumer la perspective de la rupture révolutionnaire ; soit l’idée qu’il n’est d’opposition au capitalisme que révolutionnaire, impliquant l’impératif de construire un parti révolutionnaire (s’affirmant tel en fonction de l’histoire du mouvement ouvrier, sans y regarder de trop près sur l’actualisation dans la période présente de ce que cela peut signifier).

    Une telle occultation des problèmes politiques de fond et de maintien des ambiguïtés n’est pas allée sans conséquences pour la vie de cette organisation et entraîna une dégradation rapide du débat interne. On voit combien les confrontations politiques au sein du NPA s’en trouvent biaisées. Une orientation unitaire se voit dénoncée – et certainement perçue – comme une politique électoraliste, pour laquelle les élections ne sont pas un moyen mais une fin. L’orientation de la direction complétant le tableau en expliquant que la fin en question est le ralliement au PS pour trouver place dans un nouveau gouvernement de collaboration de classe ! Mais, à l’autre bord, l’alternative en termes de parti révolutionnaire est défendue  sans aucune réflexion sur la possible stratégie révolutionnaire dans notre société (au-delà de l’incantation à la grève générale) et sur les instruments adéquats à celle-ci.

    Quant à la direction, elle prétend diriger au centre, entre opportunisme et sectarisme, invitant le uns à calmer leurs élans unitaires, les autres à maîtriser leurs attaques contre les directions syndicales, au nom d’une conception qui serait celle du «parti des luttes». À ce congrès les difficultés de la situation l’ont empêchée de réussir la modeste opération qu’elle envisageait : un appel à une candidature de rassemblement anticapitaliste, tel un leurre visant à tromper l’ennemi (et nombre de ses propres militants) et à attendre juin pour annoncer une candidature anticapitaliste, labellisée NPA.

    L’impasse dans laquelle s’est trouvé ce congrès du NPA est une indication des limites d’une approche consistant à reporter les questions de fond et éviter un débat franc. Une des leçons qui peut être tirée de cette expérience, c’est qu’un parti n’est pas seulement un « processus » en mouvement permanent. Certes un parti est une organisation vivante, qui évolue, se confronte à des questions nouvelles. Mais c’est un collectif militant qui ne peut progresser qu’en assumant des décisions, des orientations, en tirant des bilans qui permettent de le faire progresser, de former une cohérence et une compréhension de son propre rôle. Sinon c’est la désarticulation qui guette toute organisation politique.

    Un défi majeur

    Le NPA se trouve de toute évidence à un moment décisif de son évolution. Quel peut être le devenir d’un parti qui, dans la situation politique que nous connaissons, se neutralise jusqu’en juin, pour annoncer alors la probable candidature d’Olivier Besancenot, sur la base du pari que celle-ci, en opposition à celle de Jean Luc Mélenchon, permettra lors de la présidentielle un score qui remettra le NPA dans le courant ?

     

    Nous continuons de penser que le NPA devrait prendre toute sa place dans le Front de Gauche, afin de contribuer à construire, avec d’autres, à l’émergence d’une véritable alternative politique.

    Il nous semble que le premier défi auquel se trouve confronté le NPA, dans toutes ses composantes, est de revenir sur les ambiguïtés de son projet initial. Ce n’est pas sur la base de ce projet initial qu’il peut être possible de répondre aux questions posées et de surmonter les contradictions du NPA.

    Il nous semble que le second défi auquel se trouve confronté le NPA, dans toutes ses composantes, est d’avoir le courage de trouver le chemin de l’unité.

    Ce qui passe par le débat avec d’autres, sans faux-semblants, pour engager une réflexion sur ce qu’est la crise du mouvement ouvrier, et les réponses partielles que les uns et les autres mettent en avant.

    Pour un tel débat de fond, en ce qui nous concerne, nous sommes disponibles.

     


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