• Des médias soumis aux banques

     

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    Hier j’ai eu le plaisir de retrouver Eva Joly pour une conférence de presse initiée par Thomas Coutrot, le président d’Attac. Au menu, la loi Moscovici intitulée -à tort- de séparation bancaire, qui venait en discussion ce jour-là à l’Assemblée. Vous savez, c’est cette loi promise par François Hollande dans son discours du Bourget comme premier acte du « long combat » pour « maîtriser la finance ».1 Son discours avait fait grand bruit. Le gouvernement n’en fait plus beaucoup au moment de la loi censée le mettre en œuvre !

    La presse aussi devrait en toute logique s’intéresser au destin de cette promesse de campagne emblématique et mettre tous ses « décodeurs » sur le coup. Pourtant, lors de cette conférence de presse, elle brillait par son absence. Nous avons fait notre travail comme si de rien n’était, devant un auditoire composé en tout et pour tout d’un étudiant en journalisme et d’une journaliste du site novethic.fr .

    Est-ce un loupé dans la convocation ? Je crains que non. J’en veux pour preuve une anecdote convergente.

    Le rédacteur en chef des Echos avait confirmé à mes camarades de la commission économie du PG la publication ce même mercredi d’une tribune signée par près de 80 économistes contre la loi de statu quo bancaire, sommet de corporatisme de ces banquiers rétifs à toute réforme et accrochés à leurs avantages acquis. La liste des signataires est impressionnante. On y trouve des spécialistes de premier plan du secteur bancaire et financier comme Jean-Paul Pollin ou Dominique Plihon. A leurs côtés, des économistes engagés dans un arc de forces politique sans précédent, PG bien sûr comme Jacques Généreux ou Guillaume Etiévant, PCF comme Paul Boccara ou Jacques Rigaudiat, mais aussi Europe-Ecologie-les-Verts avec Jérôme Gleizes et Alain Lipietz ou encore PS avec Romain Rancière, à la fois très bon spécialiste du domaine et soutien du candidat Hollande. Mais aussi des connaisseurs intimes des organismes financiers publics comme François Morin, ancien membre du Conseil de la Banque de France ou Dominique Taddei ex-président de la Caisse des Dépôts. Ainsi que des économistes hétérodoxes qui signent très rarement des tribunes comme Frédéric Lordon ou Jacques Sapir. Une mobilisation spectaculaire dans ce milieu des économistes !

    Je pensais donc dire un mot de cette tribune dans la conférence de presse. Or ce matin-là dans les Echos, il y avait bien une page de débat sur le projet de loi. Mais face au playdoyer pro domo de Moscovici, on n’y trouvait pour toute critique qu’un texte signé par deux économistes moins significatifs. Ainsi se trouvait effacé, occulté, escamoté l’isolement du ministre Moscovici. Je comprends bien que l’affichage de la solitude ministérielle face aux 80 économistes aurait été meurtrier. « Monsieur Moscovici, vous êtes un homme seul », aurait-on pensé en se souvenant de la grotesque conclusion de Cahuzac face à Jean-Luc Mélenchon. Les censeurs lui ont retiré une épine du pied. Et l’ont délivré d’un dur dilemmne : mieux vaut-il être seul ou mal accompagné ? Car s’il avait voulu répliquer en affichant autant de signataires que ses contradicteurs, il lui aurait fallu s’entourer de 80 banquiers et révéler la supercherie : son ami, c’est le monde de la finance !

    Cette omerta médiatique à l’encontre des personnes aussi nombreuses, éminentes et diverses qui critiquent cette loi confirme à mes yeux l’étendue des dangers du « modèle français » de banque universelle que Moscovici entend protéger (les libéraux qui ont imposé la séparation entre l’exploitation des trains et la gestion des rails, en cassant le modèle français de la SNCF, veulent nous persuader qu’il est impossible de dissocier les activités spéculatives des dépôts des ménages de peur d’affaiblir la BNP ou la Société générale!). Ces quatre grandes banques ultra-dominantes qui concentrent les actifs du pays sont une menace terrible du point de vue économique car leur concentration extrême oblige l’Etat français à soutenir leurs activités spéculatives au nom de la sauvegarde des dépôts. Il est économiquement urgent de dégraisser ces mammouths financiers pleins de mauvaise graisse spéculative.

    Mais ces mastodontes représentent aussi une menace pour la démocratie. L’excessive concentration de la richesse dans un petit nombre d’institutions et pour finir dans un petit nombre de mains privées donne à une petite oligarchie un pouvoir social disproportionné. Les penseurs de la démocratie le savent depuis le 19e siècle, sans parler des Romains ni des Grecs. Nous le redécouvrons à notre tour. La haute fonction publique est gangrénée. Regardez ces inspecteurs des finances qui multiplient sans que quiconque trouve à y redire les allers retours entre les banques et l’administration du Trésor censée les contrôler. Le président de la Société générale, Frédéric Oudéa, est un inspecteur des finances passé par le cabinet de Sarkozy. Le président de la BNP, Baudoin Prot, est un inspecteur des finances passé par le ministère de l’industrie. Le président de Banque Populaire Caisse d’Epargne, François Pérol, est un inspecteur des finances ancien secrétaire général adjoint de la présidence sous Nicolas Sarkozy. Ils font les lois au point que c’est Oudéa qui a révélé aux députés l’étendue de la séparation soumise à leur vote (moins de 1% de ses activités !), qui leur était cachée par Moscovici au nom du « secret des affaires » et que le gouverneur de la banque de France ne connaissait même pas.

    L’influence de l’oligarchie bancaire s’étend-elle aussi à notre presse qui se proclame pourtant libre-et-indépendante ? Oui bien sûr. Les questions économiques sont considérées comme techniques et ardues par la plupart des journalistes. Elles sont le domaine réservé de quelques spécialistes autoproclamés, inamovibles et interchangeables. Le conformisme néolibéral le plus aveugle domine dans leurs rangs. Quelques enquêtes ont pointé les liens étroits entre les spécialistes de l’économie qui font autorité dans les médias et les banques. Je pense à celles des journalistes Laurent Mauduit2 ou Renaud Lambert3. Celui-ci donne plusieurs exemples. « Dans Le Monde, l’économiste Olivier Pastré tempête contre les projets de sortie de la monnaie unique européenne. Il se fixe une mission : « expliquer aux Français les plus fragiles et les plus soumis à la désinformation quels sont les risques d’un abandon de l’euro ». Le quotidien du soir présente l’auteur comme « professeur d’économie à l’Université Paris-VIII ». Or Pastré préside aussi la banque tunisienne ImBank. Et siège aux conseils d’administration de la banque CMP, de l’Association des directeurs de banque, ainsi qu’à l’Institut Europlace de finance. C’est pourtant le « professeur à l’Université » qui intervient chaque samedi matin dans l’émission de France Culture « L’Economie en questions », dont il est coproducteur. » Lambert rappelle que Patrick Artus, autre figure éminente, est responsable de la recherche économique pour la banque Natixis (lui au moins ne se cache pas). Lambert note qu’au « mois d’octobre 2011, par exemple, Gatinois [journaliste économique du Monde] donné la parole à quarante économistes, groupes d’économistes ou assimilables. Vingt-neuf travaillaient directement pour des banques ou des institutions financières Trois s’exprimaient au nom de syndicats. Entre le 1er septembre 2008 et le 31 décembre 2011, Le Monde a cité Artus – responsable de la recherche pour la banque Natixis – dans cent quarante-sept articles (il a également signé quatre tribunes). »

    Le cercle des économistes, institution citée par les médias à tous bouts de champ, est rempli d’économistes de banque. Il rassemble notamment Patrick Artus, Jean-Paul Betbèze (chef économiste au Crédit agricole), Laurence Boone (chef économiste chez Merrill Lynch), Anton Brender (chef économiste de Dexia Asset Management) et Olivier Pastré. Il est présidé par Jean-Hervé Lorenzi, conseiller du candidat Hollande mais aussi membre du conseil de surveillance de la Compagnie financière Saint-Honoré et conseiller du directoire de la Compagnie financière Edmond de Rothschild Banque. Lambert poursuit la liste. « Jacques Mistral ? Economiste dans les colonnes du Monde et sur France Culture, ou directeur des études économiques à l’Institut français de relations internationales (IFRI) dans l’émission « C dans l’air » (France 5). Pas administrateur de BNP Paribas assurance. Daniel Cohen, conseiller de Mme Martine Aubry, se montre plus discret sur son titre de senior adviser de la banque Lazard – qui conseille par exemple le gouvernement grec sur la renégociation de sa dette – que lorsqu’il s’agit rappeler sa qualité de professeur de sciences économiques à l’Ecole normale supérieure et à l’Université de Paris I. »

    Ces personnages liés aux banques sont malheureusement les seuls jugés légitimes médiatiquement pour parler économie. Si nous avions eu le concours de l’un d’entre eux, je suis sûr que plusieurs journalistes des rubriques économie auraient fait le déplacement (même si l’espèce est assez sédentaire). Au final, notre initiative n’aura pas troublé l’actualité médiatique du moment. Le cheval dans les lasagnes et le départ du pape. Si vous y tenez, j’ai déjà parlé de ce premier sujet sur ce blog. Pour ce qui est du second, je fais comme l’intéressé, je démissionne !

    1. « Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. Désormais, il est possible en une fraction de seconde de déplacer des sommes d’argent vertigineuses, de menacer des Etats. Cette emprise est devenue un empire. Et la crise qui sévit depuis le 15 septembre 2008, loin de l’affaiblir, l’a encore renforcée. Face à elle, à cette finance, les promesses de régulation, les incantations du « plus jamais ça » sont restées lettre morte. (…) Les banques, sauvées par les Etats, mangent désormais la main qui les a nourries. Les agences de notation, décriées à juste raison pour n’avoir rien vu de la crise des subprimes, décident du sort des dettes souveraines des principaux pays, justifiant ainsi des plans de rigueur de plus en plus douloureux. Quant aux fonds spéculatifs, loin d’avoir disparu, ils sont encore les vecteurs de la déstabilisation qui nous vise. Ainsi, la finance s’est affranchie de toute règle, de toute morale, de tout contrôle. (…) Si la finance est l’adversaire, alors il faut l’affronter avec nos moyens et d’abord chez nous, sans faiblesse mais sans irréalisme, en pensant que ce sera un long combat, une dure épreuve mais que nous devrons montrer nos armes. Maîtriser la finance commencera ici par le vote d’une loi sur les banques qui les obligera à séparer leurs activités de crédit de leurs opérations spéculatives. » [↩]
    2. Les imposteurs de l’économie, JC Gawsewitch, Paris 2012 [↩]
    3.Auteur de l’enquête « Les liaisons dangereuses des experts ès économie » dans Économistes à gages, Serge Halimi, Renaud Lambert, Frédéric Lordon, Prendre Parti, LLL – Le Monde diplomatique [↩]

    François Delapierre

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