• Entendre, aujourd’hui, la voix de Jaurès

    (discours prononcé ce jour à Amélie-les-Bains- Palalda)

    Citoyennes, Citoyens,

    A 21H40, le 31 juillet 1914, au Café du Croissant à Paris, Jean Jaurès était assassiné. Il y a cent ans.

    On commémore ceux qui appartiennent définitivement au passé. On célèbre ceux dont le passé prépare l’avenir.

    Nous allons donc célébrer ce géant d’humanité, cet authentique socialiste. Nous allons le célébrer dans sa stupéfiante actualité. Car si l’homme nous a quittés, sa pensée est étonnamment présente pour celles et ceux qui ne se résignent pas devant le monde tel qu’il est. Nous n’allons pas célébrer la mémoire de Jaurès, nous allons dire à quel point il est vivant.

    Nous allons donc célébrer ce semeur d’espérance, non pas comme il est de bon ton de le faire aujourd’hui, en vidant sa pensée de son rejet radical du capitalisme. Nous ne le ferons pas en réduisant Jaurès à son dernier combat – la défense de la paix – comme cela se fait aussi par ceux qui craignent qu’on évoque tous les autres aspects de ce réformiste révolutionnaire. Nous ne le célébrerons pas en rendant Jaurès consensuel, en prétendant comme cela a été dit par le président de l’Assemblée nationale puis par le président de la République, qu’il appartient à toute la nation et qu’il est l’homme de toute la France. Il ne peut y avoir, une fois de plus, comme au lendemain de sa mort, une union sacrée qui étouffe et enterre le message révolutionnaire de Jaurès.

    Non, Jaurès n’est pas l ‘homme de toute la France, parce que la France, ce fut aussi le régime de Vichy qui fit abattre tant de statues de Jaurès et que l’esprit de Vichy, on l’a entendu maintes fois sous le précédent mandat présidentiel et, on en a eu confirmation lors des récents scrutins, cet esprit est encore très présent dans notre pays.

    Non, Jaurès n’est pas l’homme du nationalisme chauvin et cocardier de Déroulède et de l’Action française. Non, Jaurès n’est pas l’homme du libéralisme économique, de la dictature des marchés et de la finance. Jaurès n’appartient ni au FN, ni à l‘UMP, ni au PS. Jaurès appartient à celles et ceux auxquels il a consacré toute sa vie jusqu’au sacrifice suprême. Jaurès appartient au peuple, au peuple des exploités, au peuple des précaires d’hier et d’aujourd’hui. Et à lui seul.

     Si Jaurès fut sans nul doute l’homme de l’unité, c’est à l’unité de la classe ouvrière qu’il a consacré sa vie ; c’est de l’unité de celles et de ceux qui souffraient du capitalisme dont il se souciait. Il se gardait de confondre exploiteurs et exploités et encore moins d’user des suffrages des exploités pour satisfaire les exploiteurs.

    Cent ans après sa mort, Jaurès nous parle avec une actualité qui donne à ses propos, dont les plus anciens furent prononcés il y a près de 130 ans, un caractère étonnamment prémonitoire. Déjà alors, il disait « la démocratie française n’est pas fatiguée de mouvement, elle est fatiguée d’immobilité »[1]

    A ceux qui, aujourd’hui comme hier, opposent le patriotisme à l’internationalisme, et à ceux qui indûment se l’approprient, Jaurès répond «Tant que l’instinct de chauvinisme et de race prévaudront sur la conscience des prolétaires exploités, il sera impossible d’élever sur ce fondement sans union, sur ces pierres réduites en poussières, la maison de la nationalité. » [2] Pour Jaurès, le fondement de la nation, ce n’est pas la religion, ce n’est pas la race, ce n’est pas la classe des privilégiés. La nation ne procède ni de dieu, ni de l’ethnie, ni de la bourgeoise. « La Patrie n’est liée à aucune dynastie, à aucune classe, à aucune caste.[3] » affirme-t-il. Pour Jaurès, la nation, c’est tout le peuple rassemblé, c’est le plus grand nombre incarné : « La nation est plus grande, la patrie est plus profonde lorsque s’y assimilent les forces obscures, les forces sacrifiées du travail qui bouillonnent en son sein. Quand ces forces sont dans la lumière, elles montent et font monter la patrie elle-même. La France n’a jamais été aussi grande, la Patrie n’a jamais été si profonde qu’au moment où la Révolution menacée a appelé à son secours les énergies qui se trouvaient au plus profond du peuple.[4] » La nation de Jaurès, c’est celle des sans-culottes qui venaient de briser les chaînes de la tyrannie multiséculaire du trône et de l’autel, et qui, au cri de « Vive la Nation !» se lancèrent à l’assaut des troupes prussiennes et autrichiennes venues pour rétablir Louis XVI sur son trône. Ce cri proclamait à la face de l’Europe que, désormais, tous les pouvoirs émanent du peuple rassemblé. Goethe, présent à Valmy, avait bien compris la portée historique de ce cri, lui qui écrira : « De ce lieu et de ce jour, date une ère nouvelle dans l’histoire du monde ».

    Jaurès confirme le message de la Révolution. Il n’y a pas, il ne peut plus y avoir de nation sans démocratie.  « Dans l’Europe moderne, la force du sentiment national et la force du sentiment démocratique sont inséparables. (…). Il n’y a jamais eu de démocratie, si pacifique soit-elle, qui ait pu se fonder et durer si elle ne garantissait pas l’indépendance nationale. (…). Arracher les patries aux maquignons de la patrie, aux castes du militarisme, et aux bandes de la finance, permettre à toutes les nations le développement indéfini de la démocratie et de la paix, ce n’est pas seulement servir l’Internationale et le prolétariat universel, par qui l’humanité à peine ébauchée se réalisera, c’est servir la patrie elle-même. Internationale et patrie sont désormais liées. C’est dans l’Internationale que l’indépendance des nations a sa plus haute garantie. (…). On pourrait presque dire : un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. »[5]

    En des temps où les nostalgies monarchistes s’exprimaient encore fortement, le premier choix politique de Jaurès fut celui de la défense de la République. Il partageait le point de vue selon lequel la République ne pouvait compter sur son armée.[6] Ce qui l’amena à étudier et approfondir l’idéal républicain, un idéal qui dépasse et de loin, la simple organisation institutionnelle d’un Etat. Un idéal qui passe par l’accomplissement de la démocratie politique qui, dit-il, « s’exprime en une idée centrale ou mieux encore en une idée unique : la souveraineté politique du peuple. »[7] Cette souveraineté populaire systématiquement foulée aux pieds par ceux qui, tout en se réclamant de Jaurès, n’ont pas hésité à bafouer le résultat du référendum de 2005 et qui rendent possibles des traités européens et internationaux qui la réduisent à néant.

    Tel un programme qu’il se donne pour son mandat politique, il déclare, un an à peine après sa première élection comme député du Tarn : « Nous devons réaliser par la République l’abolition du salariat, l’affranchissement des cœurs et des bras, la remise graduelle des moyens de production aux mains des travailleurs pour la constitution d’un patrimoine collectif. Si vous n’avez pas un but élevé, si vous ne poursuivez pas une haute pensée de justice sociale, d’égalité sociale, vos petites réformes iront grossir le poids de vos lois stériles. »[8] Dix-huit ans plus tard, devant le congrès de l’Internationale réuni à Amsterdam, il confirmera : la République ne contient pas en substance la justice sociale. »[9]

    Pour Jaurès, la République, c’est le cadre nécessaire de l’émancipation. Il n’a pas une conception figée dans le marbre glacé d’un texte constitutionnel. La République doit générer sa propre dynamique. « Instituer la République, c’est proclamer que des millions d’hommes sauront tracer eux-mêmes la règle commune de leur action ; qu’ils sauront concilier la liberté et la loi, le mouvement et l’ordre ; qu’ils sauront se combattre sans se déchirer ; que leurs divisions n’iront pas jusqu’à une fureur chronique de guerre civile, et qu’ils ne chercheront jamais dans une dictature même passagère une trêve funeste et un lâche repos. Instituer la République, c’est proclamer que les citoyens des grandes nations modernes, obligés de suffire par un travail constant aux nécessités de la vie privée et domestique, auront cependant assez de temps et de liberté d’esprit pour s’occuper de la chose commune »

    « Car le prolétariat dans son ensemble commence à affirmer que ce n’est pas seulement dans les relations politiques des hommes, c’est aussi dans leurs relations économiques et sociales qu’il faut faire entrer la liberté vraie, l’égalité, la justice. Ce n’est pas seulement la cité, c’est l’atelier, c’est le travail, c’est la production, c’est la propriété qu’il veut organiser selon le type républicain. À un système qui divise et qui opprime, il entend substituer une vaste coopération sociale où tous les travailleurs de tout ordre, travailleurs de la main et travailleurs du cerveau, sous la direction de chefs librement élus par eux, administreront la production enfin organisée. ».[10]

    Et Jaurès prononce devant les députés cette phrase entrée dans l’Histoire : « Et c’est parce que le socialisme apparaît comme seul capable de résoudre cette contradiction fondamentale de la société présente, c’est parce que le socialisme proclame que la République politique doit aboutir à la République sociale, c’est parce qu’il veut que la République soit affirmée dans l’atelier comme elle est affirmée ici, c’est parce qu’il veut que la nation soit souveraine dans l’ordre économique pour briser les privilèges du capitalisme oisif, comme elle est souveraine dans l’ordre politique »[11]

    A l’inverse de ses lointains successeurs, Jaurès ne cessera de réclamer « avec une énergie que rien ne lasse, cette réforme électorale par la proportionnelle qui a une si haute valeur politique et morale. »[12]

    A ceux qui ont renoncé, tout en continuant de se réclamer de lui, Jaurès rappelle que « le vrai moyen de respecter le passé, c’est de continuer, vers l’avenir, l’œuvre des forces vives qui, dans le passé, travaillèrent.(…) C’est en allant vers la mer que le fleuve est fidèle à sa source. »[13]

    La question sociale est au cœur du combat de Jaurès. Ainsi affirmait-il   [...]

    Suite du discours sur le blog de Raoul Marc Jennar


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