• «L'Homme a sa dignité, la chose a un prix»

    L'initiateur en 2009 de l'Appel des appels en France vient de publier un nouvel essai dans lequel il tente de déconstruire les nouvelles formes d'assujettissement produites par le capitalisme financier. Rencontre.


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    En quels termes peut-on parler de votre dernier ouvrage, La Dignité de penser? Est-ce un essai politique, philosophique, psychanalytique?
    Roland Gori:
    Je crois que c'est un essai citoyen qui tente d'analyser– à partir de mon expérience à la fois d'universitaire, de psychanalyste et de citoyen– ce qui est en train de se passer aujourd'hui dans le social. Il donne une espèce de lecture des processus en jeu dans le social et en particulier en matière d'aliénation et de dispositifs d'évaluation qui pour moi sont des dispositifs qui viennent «dévaluer» l'humain en le chosifiant dans une approche purement comptable.


    Aussi, cet ouvrage s'inscrit-il clairement dans la continuité du mouvement que vous avez initié en 2009 avec Stefan Chedri, baptisé l'Appel des appels.

    En effet, l'Appel des appels constitue un mouvement collectif protestant contre les réformes gouvernementales, pas seulement celles du gouvernement français, mais celles qui se sont installées dans l'ensemble du monde occidental depuis une trentaine d'années et qui visent finalement à réformer toute une série de professions que l'on peut situer du côté des classes moyennes, du côté des professions au service du bien commun, de la construction de l'espace public. C'est-à-dire: médecins, infirmiers, magistrats, éducateurs, universitaires, enseignants, journalistes, acteurs culturels. Des professions qu'on tend à reformater suivant une idéologie qui est celle de l'Homme économique avec des critères de performance, de rentabilité immédiate, de réactivité. Et il nous semble que ces réformes sont davantage d'ordre idéologique que d'ordre technique ou d'ordre éthique. On transforme l'Homme en instrument d'un pouvoir politique. La Dignité de penser constitue presque un point d'orgue pour moi dans ce trajet. La dignité, c'est un principe moral qui fait qu'on ne devrait pas théoriquement traiter les hommes comme les choses– c'est le vieil impératif kantien– l'Homme a sa dignité et la chose a un prix. Or, depuis déjà pas mal de temps, on a l'impression que s'estompent les frontières entre le prix et la dignité. Ceci étant, je pense que l'essai va un peu plus loin dans la mesure où j'essaie de déconstruire les différents dispositifs et processus qui amènent justement à ce qu'aujourd'hui, nous soyons asservis par une rationalité comptable et économique morbide et qui à mon avis menace l'humanité dans l'Homme.


    Vous parlez de réformes qui seraient en train de s'installer depuis une trentaine d'années...
    Sur un plan purement historique, on peut situer, après la Deuxième Guerre mondiale, le développement d'un esprit de Philadelphie. Je pense là à la déclaration de mai 1944 selon laquelle, finalement, il ne saurait y avoir de paix dans le monde sans justice sociale. Je crois que c'était très important de concevoir ce souci d'une justice sociale, ce souci aussi d'un État régulateur qui passe un peu la bride aux intérêts des grands marchés, des grands groupes industriels. Je crois aussi que c'est ce qui a permis d'une certaine manière le développement de ce qu'on appelle précisément les Trente Glorieuses. Ce qui se produit dans les années 1980, c'est qu'on abandonne cet espoir d'émancipation sociale. C'est notamment favorisé par l'écroulement du Mur de Berlin en 1989 qui n'est pas seulement une chute matérielle mais qui est également une espèce de chute à l'intérieur des esprits. C'est-à-dire que se produit une espèce d'effondrement où il n'y a plus d'autres alternatives que finalement le néolibéralisme américain.


    On entre alors dans l'ère du capitalisme financier dont vous identifiez dans votre ouvrage ce qui en serait la philosophie implicite.
    Le néolibéralisme américain est très fortement inspiré dans les années 1980 par tous les travaux de Gary Becker, par l'école de Chicago, c'est-à-dire où finalement plus rien ne saurait se dérober à la possibilité d'une analyse économique. Plus rien ne pourrait se soustraire à l'intelligibilité des modèles qu'apporte l'économie. Ce sont aussi les années Reagan, les années Thatcher qui sont pour moi quasiment des assassins de civilisation. Ils dérégulent et démantèlent complètement l'État et on voit bien aujourd'hui par exemple comment en Grande-Bretagne, la privatisation des hôpitaux et des maisons de retraite aboutit à une véritable catastrophe. Récemment encore, un grand opérateur financier qui avait un peu la main sur les maisons de retraite, se trouvant face à une hausse des loyers immobiliers, a été quasiment obligé de licencier et d'envisager la possibilité de mettre 20000 ou 30000 vieux à la porte. Et il a fallu que ce soit le Premier ministre, David Cameron, qui intervienne en disant que l'État l'empêcherait. Quand le privé fait du profit, il ne partage pas avec les citoyens, l'État, le bien commun. Quand il est en déroute, il demande aux États et aux citoyens d'en assurer la charge. Il y a là quelque chose de tout à fait dissymétrique et d'immoral. Cette philosophie implicite d'un point de vue anthropologique, c'est l'émergence d'une figure de l'humain comme entrepreneur de lui-même.


    Est-ce que vous pouvez préciser ce que vous entendez par là?
    Dans cette conception, chaque individu est une espèce de microentreprise libérale autogérée et ouverte à la compétition comme à la jouissance sur le marché de l'existence. À partir de ce moment-là, il n'y a plus de soucis de justice sociale, il n'y a plus de soucis d'investir dans l'éducation, d'investir dans la santé. On voit bien d'ailleurs actuellement dans beaucoup de pays européens comment, face aux déficits publics, la santé, l'éducation, la recherche, sont considérées comme des dépenses. Cela vient accroître le déficit public. Ce n'est pas considéré comme des investissements. En gros, ce qu'on peut appeler le capitalisme financier, c'est tout simplement cette idée selon laquelle il n'y a philosophiquement aucune raison de ne pas considérer l'ensemble des secteurs de l'existence humaine, qu'elle soit singulière ou sociale, comme des produits financiers, comme des procédures financières. La seule chose qu'on va mettre en place, ce sont des règles formelles qui permettent, comme quand on joue au Monopoly ou à d'autres jeux de société, un minimum de règles. Mais l'idée essentielle est que c'est finalement le marché qui donne le prix de l'existence des choses. Si c'était vrai pour un certain nombre de secteurs il y a déjà quelques décennies, la différence avec aujourd'hui, c'est qu'avant, il y avait quand même un certain nombre de secteurs qui étaient protégés. Or aujourd'hui, on assiste à la victoire idéologique d'une conception purement économique de l'Homme qui s'est intensifiée dans tous les dispositifs.


    Et vous affirmez que cette conception affecte également nos modes de pensée?
    La financiarisation de ses activités n'est en effet pas seulement matérielle, elle n'affecte pas que les budgets, mais aussi les manières de penser. C'est-à-dire qu'il y a véritablement greffe, voire incorporation des valeurs de la "pensée des affaires", de la "pensée comptable", à l'intérieur même de l'acte de soins par exemple ou d'enseignement ou bien encore de justice. Aujourd'hui, la valeur, ce n'est plus la finalité d'un acte, mais c'est la réponse à des normes formelles liées à son coût et à ce qu'il rapporte. Et je crois que les gens sont véritablement traumatisés par cette culture. Je pense que le capitalisme financier, avec la philosophie qui le sous-tend, prolétarise les gens non seulement sur le plan matériel, mais aussi et surtout sur le plan symbolique. Certains individus se sont parfaitement adaptés– ils se sont identifiés à l'agresseur– ils ont fait leur, et de manière tout à fait cynique, cette culture au prix peut-être de mépriser justement en eux ce qu'il y a de plus vulnérable et de plus humain. Et puis, d'autres sont complètement effondrés. On est là du côté de la dépression, de la toxicomanie. Je pense qu'il y a une nouvelle forme de barbarie qui s'immisce. C'est une barbarie "light". Ce n'est, bien sûr, pas le fascisme, le nazisme ou la théocratie intégriste. Mais il y a quand même ce que j'appelle une démocratie d'expertise qui se met en place et qui vise à réduire les individus à leurs pures fonctions.


    Qui est responsable du phénomène que vous décrivez?
    Je ne crois pas que les politiques, ou même les financiers et le patronat soient responsables de tout ça. Je pense simplement que nous traversons une crise de civilisation. Nous vivons une barbarie néolibérale– il faut bien le dire– qui est très fortement branchée au capitalisme financier. Bourdieu disait que le capitalisme produit des abus de la raison, des abus de pouvoir qui s'autorisent et se légitiment de la raison. C'est ça le rationalisme morbide dont je parle. Le rationalisme économique qui nous a émancipés, qui a permis des progrès, le développement des sciences, des techniques, des soins, etc., a complètement dérapé à un moment donné. Et d'ailleurs, à mon avis, les bulles spéculatives n'existent pas uniquement que sur les marchés. Elles existent aussi dans les différents secteurs professionnels que j'énonce.

    Comment des bulles spéculatives pourraient apparaître dans le secteur de la recherche par exemple?
    Je vais citer un exemple: le cas du Dr Reuben qui avait été appelé le Dr Madoff de l'industrie pharmaceutique. Il avait fait croire qu'il avait fait des expérimentations et il avait été très fortement– comme toujours– sponsorisé par les laboratoires qui bien sûr fabriquaient ce produit. Il avait publié ses résultats dans des revues très prestigieuses et pourtant il n'avait rien fait. C'était un escroc. Il avait simplement trouvé la "structure formelle" qu'il fallait pour faire vrai. Il suffit de connaître la manière dont on présente les résultats pour faire croire qu'on a fait des expériences. La fraude scientifique a toujours existé mais aujourd'hui, cela a pris un tel poids qu'à mon avis, il faut bien la considérer comme étant le symptôme d'une colonisation des esprits dans la science par une injonction à produire.


    Dans votre essai, vous avancez qu'il faut que nous renouions avec une culture du récit.
    Pour remodeler, pour capturer et refaçonner autrement le mode de pensée des individus et leur mode de comportement, il faut un discours de "légitimation sociale". Le discours de légitimation sociale est passé dans les années 1980 d'un discours appuyé sur les grandes idéologies– des récits notamment d'émancipation sociale, des savoirs narratifs qui autorisaient les actes politiques et qui organisaient les manières de vivre– à un discours appuyé davantage sur la science et en particulier les sciences de l'information et de la communication. Et à partir de ce moment-là, on a réduit la parole à sa part la plus technique, c'est-à-dire, l'information. Or, dans la parole, il y a un potentiel, une richesse qui ne se réduit pas à sa seule information. La science, à l'inverse, progresse par une réduction de la multiplicité des sens d'un mot pour n'en conserver qu'un tout petit qui est placé dans un corpus de connaissance où il prend un sens particulier. Aujourd'hui, on interdit moins les discours et la pensée qu'on ne les empêche. C'est-à-dire qu'il y a une obligation de passer par la grammaire de certains discours. Hors de ce calibrage, ce que vous avez à dire ne peut pas passer. Aujourd'hui l'évaluation numérique, formelle, quantifiée, fixe le degré d'acceptation des objets. Les objets sont acceptés s'ils passent par le trou de cette évaluation formelle. Et pas seulement en sciences. En gros, si j'ai un chameau que j'essaie de faire passer par le trou de la serrure et s'il ne passe pas, il n'existe tout simplement pas. L'imposture et la perversion de notre civilisation, c'est ça. Ce qui ne passe pas par le canal de ces discours programmés est considéré comme inexistant. Ce que les gens ont à dire, leur récit, n'est plus pris en compte.

     

    Entretien avec Roland Gori


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