• L’« insécurité culturelle »

    L’« insécurité culturelle » ou comment l’idéologie d’extrême-droite s’invite dans le camp socio-démocrate
    Pierre Sauvêtre et Guillaume Sibertin-Blanc (Parti de Gauche du 20ème)


    « Les astuces de langage d’Arnaud Montebourg sur un soi-disant “consensus entre le FN, l’UMP et le PS sur l’immigration clandestine” exaspèrent sans rien démontrer d’autre qu’un noir opportunisme. J’invite les socialistes à l’esprit de résistance et de contre-attaque frontale plutôt qu’aux atermoiements et à l’esprit de défense poussive que je leur vois prendre. J’ai résumé ma formule pour mettre un terme aux délires xénophobes et au soi-disant “devoir d’écoute” à l’égard des électeurs du Front National. Il n’y a rien à écouter de toutes leurs sottises. Car il n’y a pas davantage de problème aujourd’hui avec les musulmans qu’hier avec les juifs. Tous ces délires n’ont aucune consistance. Ce sont des constructions mentales pourries injectées dans le cerveau des plus faibles mentalement. Valider l’injection de ces bêtises ne rend service qu’à ceux qui en ont fait leur fond de commerce ».                                                                                       

    Jean-Luc Mélenchon, le 28 avril 2012

    1.       Nous poursuivons notre décryptage systématique des interprétations du premier tour, en particulier des interprétations du vote populaire d’extrême droite, et du supposé « échec » du Front de Gauche (FG) et de Mélenchon. La position que nous voulons proposer à la réflexion avec les sympathisants et camarades du FG, c'est que la portée de ces interprétations dépasse la conjoncture électorale présente, et fait de celles-ci des lieux d'élaboration d'arguments qui seront potentiellement réutilisés (et qui doivent donc être affrontés comme tels dès maintenant) comme instruments de la lutte idéologique qui continuera d'être menée contre le FG au fur et à mesure que s'approfondira « la saison des tempêtes ». Autrement dit ces interprétations, même quand et surtout quand elles se parent de la neutre objectivité de l’observateur attelé à faire simplement comprendre les résultats de la campagne présidentielle, recouvrent en réalité une fonction idéologique pour une lutte encore à venir. Elles se présentent objectivement comme rétrospectives, elles sont idéologiquement et politiquement prospectives ou projectives – en vue du second tour des Présidentielles et des interprétations qui seront données de son issue, en vue également des élections législatives, en vue enfin de la période de combat politique qui s'annonce rude pour l'après-séquence électorale. Elles sont, au sein de la gauche elle-même, une façon de remanier une lutte idéologique contre le FG qui s'est faite pour l'essentiel, avant le premier tour, sous les formes droitières du mépris et de la calomnie, sous une nouvelle forme : celle du ralliement du FG au Parti socialiste au nom d'un intérêt commun dans la bataille idéologique contre la droite, comme si celle-ci ne nous opposait pas aussi à la tendance social-libérale incarnée par le PS. Ces interprétations politiques doivent être interprétées politiquement, à la fois dans les présupposés qu’elles mobilisent et dans les objectifs politiques qu’elles visent. Un trait commun et central de ces interprétations, qui pour la plupart d’entre elles soutiennent un PS toujours à la traîne de ses propres errements doctrinaux, est la négation de la bataille idéologique entre le FG et le PS autour de ce tiers qu’est le FN. Nous y voyons un triple but :             1) Décourager les partisans du FG en discréditant leur campagne constamment qualifiée d’ « échec », à commencer par la lutte contre le FN (« Front contre Front ») dont le FG a fait l'axe central de sa campagne, alors que les résultats de l'extrême-droite prouvent tout au contraire que c’est bien là qu’il fallait porter les coups et que, sans cela, le FN aurait été plus haut, ce que le FG ne peut devoir qu’à lui-même et à personne d’autre ;             2) Absoudre en l’ignorant le rôle du PS dans ce score élevé alors qu’il y a directement contribué d'au moins trois manières, a/ en n’attaquant pas le FN, b/ en assénant ses coups contre le FG en reprenant les arguments de l’extrême droite (cf. la campagne offensive menée par le Nouvel Observateur, et le large spectre de bassesses allant de la mauvaise foi à la calomnie, de l’héritage de la Terreur supposé revendiqué par les références à Saint-Just et Robespierre, aux pulsions totalitaires diagnostiquées par un supposé soutien aux gouvernements cubain ou chinois, en passant par la duplicité personnelle du candidat trahie par des amitiés supputées avec Buisson, Guaino voire Bachar el-Assad etc. – les infamies comme l'on sait ont été légion) ; c/ en contribuant à extrême-droitiser le langage quotidien et à quotidianniser le langage de l’extrême droite, une fraction de la gauche sociale-libérale (type Manuels Valls) relayant allègrement le travail entamé par la droite sarkozyste ;             3) Préparer le grand ralliement « de raison » des partisans du FG autour d'un Parti socialiste qui aurait une stratégie cohérente pour combattre plus efficacement le FN, au prix de nier la force ascendante du FG, la cohérence de son programme politique, le sens de sa plateforme idéologique, et la voie stratégique qu'il s'est donné d’« autonomie conquérante » (cf. le blog de JLM : http://www.jean-luc-melenchon.fr/2012/04/25/apres-le-premier-tour-un-moment-de-pause-clavier/comment-page-28[1]). Dans un précédent post (26/04), nous avons analysé un entretien de J. Mossuz-Lavau, en en explicitant les présupposés qui mêlent une naturalisation des classes populaires et de leur inculture supposée, et une conception spontanéiste des thèmes de l'extrême-droite qui ne relèveraient pas d'une idéologie mais appartiendraient au contraire à l'expression spontanée des classes populaires. Baignant avec une ingénuité désarmante dans le racisme de classe, le propos de Mossuz-Lavau ne peut guère amener qu'à conclure que si les dirigeants socialistes veulent être entendus de « l'électorat populaire », il leur faudra bien apprendre à parler son langage, comme y serait si exemplairement parvenue Le Pen (elle qui se fait si bien comprendre de « ces gens-là », qui parlent spontanément son langage à elle...), et comme y a échoué Mélenchon par excès de langage « idéologique » et « historico-théorique » (dixit Mossuz-Lavau).         L’article de David Djaïz paru dans Marianne sur lequel nous revenons cette-fois-ci en détail (http://www.marianne2.fr/Pourquoi-la-strategie-%C2%A0Front contre Front%C2%A0-de Melenchon-n-a-pas-marche_a217167.html), tout comme les différentes interventions de Laurent Bouvet dans Libération, Le Monde et Marianne (cf. par exemple http://www.marianne2.fr/L-Bouvet-Le-voteLe-Pen-temoigne-aussi-de-l-insecurite culturelle_a217144.html) auxquelles le premier fait écho, semblent à première lecture prémunis contre une telle position, puisqu'ils sont sous-tendus par l'idée d'une extrême-droitisation de l'idéologie dominante, et reconnaissent du même coup l'importance de la bataille idéologique que le Front de Gauche a commencé à mener. Comme cependant, du FG, ils ne souhaitent manifestement plus entendre tant parler, leur argumentation devient plus laborieuse, et il leur faut une ingéniosité plus tortueuse pour rallier nos esprits à une formulation plus « social-démocrate » de la lutte politique contre l'extrême-droite. Tout cela tourne autour d'une notion d'« insécurité culturelle », nouvelle trouvaille pseudo-scientifique du PS pour parer des allures de quelque objectivité sociologique rigoureuse la contamination de l'idéologie social-libérale par l'idéologie extrême-droitière autour de laquelle est en passe de se réorganiser l'espace idéologico-politique français, suivant en cela l'exemple alarmant d'autres pays européens déjà bien avancés dans cette voie... Par où l'on verra que ces deux articles témoignent surtout de ce que l'avancée de l'extrême-droite dans la bataille idéologique est plus engagée encore qu'ils ne le reconnaissent eux-mêmes, tant elle imprègne jusqu'à leur manière de penser les enjeux du combat politique que le FG a mis à l'ordre du jour (et justement dans de tout autres termes que les leurs).             Avant d'entrer dans le détail de l'analyse (pour les lecteurs courageux, voir le poste précédent qui contient l'analyse développée de l'article de Djaïz), décrivons en quelques mots l'opération dont il est question :       1) L'expression d'« insécurité culturelle » est utilisée actuellement pour « expliquer », simultanément, « l'échec » du FG et la « victoire » du FN, les deux formations politiques étant ainsi placées dans un rapport de symétrie et de simple concurrence pour apporter des « réponses » aux mêmes « problèmes », c'est-à-dire à des problèmes formulés de la même manière. Du côté de la « victoire » du FN, « l'insécurité culturelle » permet de reformuler avec des apparences de scientificité sociologique ce qui tient lieu d'explication du vote FN dans bon nombre de commentaires depuis le premier tour, et qui se réduit à une tautologie, nulle donc du point de vue explicatif, mais performante du point de vue idéologique : c'est une tautologie caractéristique du racisme de classe. Les classes populaires votent FN parce qu'elles sont « sensibles » au discours de Le Pen ; Le Pen emporte leur adhésion parce qu'elle parle des problèmes des « gens » comme les « gens » en parlent eux-mêmes, de sorte que ses « solutions » leur paraissent plus efficaces que les autres ; bref les gens de peu sont spontanément nationalistes et xénophobes, et le FN spontanément populaire. Cette heureuse rencontre des conditions de vie objectives des classes populaires et de la subjectivité idéologique lepéniste – ou d'un état de fait social et d'une volonté politique –, est rebaptisée d'un euphémisme qui en rend indolore l'usage apparemment objectif et savant : l'« insécurité culturelle ».             2) Ce changement de mot ne se fait toutefois pas au nom d'un soutien au FN (nos auteurs ne mangent pas de ce pain-là), mais au nom des tâches dont devrait enfin s'emparer « la gauche » : entendons, une gauche qui aurait enfin accepté de se plier aux lois du Réel, en l'occurrence du réel social de l'insécurité. Ceux qui ne se plieront pas à cette façon de poser tous les problèmes en termes d'insécurité, tout « de gauche » qu'ils sont, se verront reprocher une si massive dénégation du Réel, et seront disqualifiés comme des utopistes inconséquents et velléitaires.             3) Comme toutefois il ne s'agit pas de réduire « la gauche » à une politique qui aurait trop visiblement intégrée les sèmes idéologiques de l'extrême-droite (ce que la droite peut faire sans trop se dissimuler), on diluera le signifiant nationaliste-xénophobe de « l'insécurité » dans une typologie aux allures toute d'objectivité sociologique, qui permettra de reconnaître que les marqueurs historiques de la gauche ont en fait toujours été soucieux de certaines insécurités : « l'insécurité sociale » et « l'insécurité économique ». On fera donc mine d'ignorer que « l'insécurité » n'est pas le concept générique d'une série de problèmes déterminés qu'il reviendrait à la politique de résoudre sans en interroger les termes, mais le signifiant-maître qui permet de poser tous les problèmes (« économiques », « sociaux », « culturels ») en termes identitaires, et tous les problèmes identitaires en termes nationalistes et xénophobes. On fera mine, à travers une classification pseudo-savante de types objectifs d'insécurité (« insécurité économique », « insécurité sociale », « insécurité culturelle-identitaire », « insécurité affective »...), de ne pas savoir que ce signifiant ne se prête à aucun autre usage que flottant, c'est-à-dire qu'il est fait pour être investi par n'importe quel contenu, n'importe quel objet, n'importe quelle peur, pourvu qu'il puisse être directement ou indirectement capitonné à une figure de l'étranger. On oubliera donc momentanément que ce signifiant est essentiellement fait pour se disséminer de manière « protéiforme » tout en maintenant l'illusion d'une unité des problèmes (puisque c'est toujours de « l'insécurité »), et donc d'une unité des réponses à leur apporter (puisque c'est toujours l'étranger qui, d'une manière ou d'une autre, « insécurise »). Les interventions politiques et médiatiques qui développent actuellement cette litanie des insécurités, contribuent ainsi directement à la recomposition du champ de la bataille idéologique autour de l'idéologie de l'extrême-droite ; la droite le fait sans s'en cacher ; pour « la gauche », cela se passe au niveau de l'euphémisation et la « désidéologisation » apparente de la position des problèmes en termes d'« insécurité culturelle ».             4) Last but not least, cette opération ne peut se faire que contre le FG, qui a rompu sans la moindre ambiguïté cette manière de poser les problèmes ; elle ne peut donc se faire qu'en commençant par falsifier systématiquement autant sa plateforme idéologique que sa programmation politique. On se montre prêt à reconnaître au FG qu'il a abordé sans chichi les problèmes « d'insécurité économique » et « d'insécurité sociale », pour mieux pointer le vide de son programme en matière d'insécurité « culturelle-identitaire ». On refuse donc de voir que le FG n'aborde aucun problème – pas davantage les problèmes « économiques » et « sociaux » que les « culturels » – en termes d'insécurité, mais chaque fois en termes de rapports de pouvoir, et d'intervention collective dans des rapports de forces pour les déplacer et les renverser. La dénégation de cette position pourtant on ne peut plus clair du FG, a par exemple pour conséquence que les formes et les significations radicalement antithétiques du « protectionnisme » dans le programme du FN et du FG se dissolvent miraculeusement : on n'y voit plus que deux manières, inégalement complètes ou « cohérentes », de « protéger » des Nationaux en mal de sécurité. On se montre enfin prêt à reconnaître au FG le mérite de compléter ses solutions à certaines insécurités par « une composante d'émancipation », dont Le Pen au contraire ne « s'embarrasse » pas . On préfère ainsi ignorer le fait que, une fois tous les problèmes recodés dans le langage nationaliste-identitaire des insécurités, l'émancipation perd absolument tout sens et devient un mot creux, celui du supplément d'âme d'une « gauche » qui a renoncé à toute bataille idéologique. L'insécurité, posée comme l’alpha et l’oméga des « problèmes » auxquels les politiques seraient sommés d'apporter des « réponses », ne peut par définition faire appel à rien d'autre qu'à un Tiers « sécurisant » censé protéger et rassurer, – ce qui est le contraire même d'une politique émancipatrice, qui par définition ne peut être octroyée par un tiers mais seulement conquise par soi-même. Au nom d'une meilleur « écoute » des électeurs du FN, que le racisme de classe ambiant rend aujourd'hui synonyme de « reconquête des classes populaires », on demande à la gauche d'intégrer le signifiant-maître de l'extrême droite, celui-ci permettant en retour à la gauche capitularde de justifier la reproduction de ses présupposés politiques : la politique ne pourrait se faire que « par le haut », s'adressant, en guise de peuple, à une somme d'individus infantiles pleurnichant leur demande (de protection, de sécurité, pourquoi pas d'amour ou de « préférence » – nationale...).             Telle est la mystification radicale dont se soutiennent au PS les élucubrations des derniers jours sur les « insécurités économiques », « sociales », « culturelles-identitaires »... Contre quoi l'on rappellera que le FG, en même temps qu'il mène sa bataille idéologique pour imposer une tout autre manière de poser les problèmes qu'en termes d'insécurité, mène une bataille idéologique pour imposer de tout autres présupposés : la dimension collective des problèmes et des manières de les affronter au sein de rapports de forces collectifs ; par suite le fait qu'une politique émancipatrice ne puisse se développer que contre les demandes infantiles adressées à un tiers sécurisant dont on réclamerait « la protection ». – Que le FG ne fait pas de « l'émancipation collective » une simple « composante » d'un programme politique qui viendrait s'ajouter, comme un petit luxe, un supplément d'âme de « gauche », à un programme de « protection sociale et économique », et qu'il a sur ce point tranché sans état d'âme les turpitudes aporétiques où s'enferme le PS depuis bien des années. – Que l'émancipation collective n'est pas une « composante », un aspect, un alinéa de la programmation politique du FG, mais le processus et la manière même dont le FG entend ré-aborder l'affrontement des problèmes, sociaux, économiques, écologiques, culturels : à savoir par un processus d'éducation populaire et de politisation collective qui parviennent à être assez puissant pour que « les gens », loin de se confier infantilement à un tiers protecteur qui viendrait leur octroyer maternellement quelque gamme de bienfaits sécurisants, entrent eux-mêmes dans un processus de mise en commun de leurs forces, de leurs résistance et de leurs prise en charge des problèmes qu'ils ont à affronter. C'est pourquoi, refusant de faire de l'émancipation une « composante » de son programme, le FG est le seul mouvement politique émancipateur actuellement en France : l'émancipation, par définition, ne peut être le fait d'un tiers. Elle ne peut pas plus être octroyée par l'autoritarisme droitier d'un maître, que par la douce tutelle d'un gestionnaire social-libéral. Elle exclut aussi bien la protection d'une mère féroce que la sécurité d'une mère bienveillante. L'émancipation est donc dans son fond radicalement incompatible avec la position des problèmes en termes de « demande de protection », d'« insécurité » et de « demande de sécurité ». Elle n'est pas de l'ordre de la « demande », mais de l'intervention dans un rapport de forces pour en déplacer les termes et les dominantes, et prendre en charge collectivement les leviers de la décision et de l'action. Mélenchon l'a martelé tant qu'il a pu, rappelant cette dimension essentielle de la politique du Front de Gauche comme mouvement collectif : « Nous ne demandons rien, nous ne marchandons rien », « ne demandons rien ; prenons le pouvoir » ; nous nous auto-éduquons, nous développons nos positions et nos vues politiques, nous luttons contre d'autres idées qui sont aussi d'autres manières, régressives et anti-émancipatrices, de concevoir et de faire la politique.
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    3. Apr
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      Lundi 30 avril 2012
      L’« insécurité culturelle »ou comment l’idéologie d’extrême droite s’invite dans le camp socio-démocrate(Analyse développée)
      Pierre Sauvêtre et Guillaume Sibertin-Blanc (Parti de Gauche du 20ème)

      Dans son article pour Marianne, David Djaïz nous explique que le Front de Gauche (FG) a « perdu » sa stratégie « Front contre Front » avec le Front national. Alors même que le Front de Gauche avait fait du combat contre le Front national l’objectif central de sa campagne, en prétendant mener contre lui une bataille culturelle, les résultats seraient décevants puisque le FG, avec 11,1% des voix, se retrouve derrière un FN bénéficiant de 17,9% des suffrages. Ce militant socialiste ne précise pas qu’un an auparavant, le Pen était donné à 21% quand Mélenchon était à 3%. Il ne précise pas que le Front de Gauche est une force politique qui n’a que trois ans, là où le FN est implanté depuis plus de 30 ans dans le paysage politique français. Surtout, cela ne lui vient curieusement pas à l’esprit de dire que FG a été isolé pour mener cette bataille contre le FN, et que le PS a absolument abandonné cette bataille pour pouvoir appeler au vote utile quand dans le même temps certains organes médiatiques qui lui sont inféodés recyclaient contre le FG et Mélenchon des « arguments » empruntés à l’extrême droite.             Certes notre auteur reconnaît à JLM d’avoir fait une belle campagne et d’avoir « remis sur les rails » la tradition républicaine et sociale de la gauche (nous verrons pourquoi nous pouvons avantageusement nous dispenser d'une si aimable gratification, telle que la formule Djaïz). Mais si l'installation des rails revient aux cheminots du FG, les usagers devront monter quant à eux dans un train labellisé PS. Pour ceux qui se demanderaient où mènera ce véhicule incertain (« au bout de la droite » ?[1]), Djaïz dépliera, fort de son point de vue neutre et objectif d’observateur, quatre raisons « reliées et interdépendantes » qui expliquent « l’échec partiel » de Mélenchon, et dessinent en creux l'alternative (PS) de l'alternative (FG) : 1/ le « manque de temps » ; 2/ le « silence face au sentiment d’insécurité culturelle » ; 3/ une « impression d’incohérence voire de contradiction » ; 3/ un « anticommunisme et antisocialisme des classes populaires ».
                  Laissons pour l'instant de côté la première « raison » invoquée, qui pourtant touche un point essentiel, si essentiel que, pris à la lettre, il invalide en réalité l'ensemble du reste du propos de Djaïz. Il faudra donc examiner précisément la façon dont lui-même le formule, pour mesurer les implications de sa position idéologique. Les trois « raisons » qui suivent exploitent ce thème pseudo-sociologique de « l'insécurité culturelle ». Parions qu'on va encore en entendre parler dans les prochains temps, pour prendre le temps de décrypter ce qu'on lui fait servir. Dans le texte, ça donne d'abord ceci :
      SILENCE FACE AU SENTIMENT D’INSÉCURITÉ CULTURELLEJean-Luc Mélenchon a offert des réponses plutôt convaincantes à l’insécurité économique et sociale des Français comme le montrent plusieurs enquêtes. Malheureusement, et comme le rappelle Laurent Bouvet dans un texte publié le 24 avril dans le Monde, sa campagne a été beaucoup moins percutante s’agissant de l’insécurité culturelle, à quoi l’on pourrait ajouter l’insécurité affective qui est un déterminant important du vote FN. L’insécurité a bel et bien été le thème central de cette campagne, tellement massif et protéiforme que les commentateurs ne s’en sont pas rendu compte. Cette insécurité a pris mille visages et n’est plus la seule insécurité « policière » qui avait occupé la campagne de 2002 : il y a l’insécurité économique (peur du chômage et des délocalisations dans un contexte de crise de la mondialisation), l’insécurité sociale (peur de la casse des services publics et des commerces de proximité), l’insécurité culturelle-identitaire (peur de l’immigration et de la dissolution de l’identité française-occidentale) et enfin l’insécurité la plus difficile à appréhender pour le sociologue, l’insécurité affective, qui est le sentiment de voir ses points de repères habituels se dissoudre ou se rétrécir dans un monde où tout s’accélère. Force est de reconnaître que le Front de gauche n’a pas su répondre à ces deux dernières formes d’insécurité qui sont moins discursives mais qui pourtant surdéterminent les autres.
                  « L'insécurité culturelle-identitaire » est une trouvaille admirable, non moins que sa soeur jumelle « l'insécurité affective ». Elle relève d'abord, nous explique Djaïz, d'un thème de campagne, et même du « thème central de cette campagne » présidentielle. Elle est en même temps autre chose : un fait sociologique, dont le repérage relève du fait objectif, politiquement et idéologiquement neutre (elle se distingue à ce titre d'autres « insécurités » – « insécurité économique », « insécurité sociale », « insécurité affective »... – dans une typologie sociologique des formes d'insécurité, plus ou moins « difficile à appréhender pour le sociologue »). Elle est enfin autre chose encore : un « problème », que les politiques rencontrent pour ainsi dire de l'extérieur, et auxquels ils sont sommés d'offrir des « réponses », certains y parvenant plus ou moins, certains y parvenant mieux que d'autres.             On aurait mauvaise grâce de remarquer que ce concept mal ficelé est complètement équivoque. C'est au contraire toute une harmonieuse division du travail qui est brossée ainsi en quelques lignes : les observateurs observent, tant bien que mal, les thèmes de campagne ; les sociologues reprennent tels quels ces thèmes et démêlent un peu tout ça, substituant aux amalgames « protéiformes » une heureuse classification des types ; les politiques, en espérant qu'ils aient pris connaissance du chef d'œuvre des précédents, apportent des « réponses » elles-mêmes classables  en fonction de cette typologie ; M. Djaïz couronne l'ensemble en classant entre eux les politiques eux-mêmes, en vertu des plus ou moins bonnes réponses apportées à un plus ou moins grand nombre d'insécurités.         On ne nous reprochera pas de chicaner en épinglant, sur la base d'un modeste article d'hebdomadaire, les aberrations épistémologiques de ce propos qui devraient être disputées ailleurs, dans les laboratoires du CNRS ou les salles de séminaire universitaire. C'est justement dans ce type d'article que se montre à l'œuvre une utilisation idéologique de la sociologie au service de la bataille idéologique des socio-libéraux : une pseudo-sociologie des « insécurités » sert ici à euphémiser certains sèmes d'extrême-droite jusqu'à les présenter comme de simples catégories d'analyse des faits sociaux. Le bénéfice est double : justifier l'intégration de ces sèmes dans le discours du PS, tout en lui offrant le langage dans lequel il pourra objecter au FG ses insuffisances en matière d'« insécurité ». Sous le premier aspect, le PS ne paraît plus céder du terrain devant l'idéologie de l'extrême-droite mais seulement mieux tenir compte de la réalité objective à laquelle se confronte la « vraie vie des gens » ; sous le second aspect, le FG n'a plus d'autre alternative que, soit s'y mettre et s'y soumettre à l'instar du PS, soit reconnaître son irresponsabilité, persistant à dénier la réalité brutale, « massive » et « protéiforme » certes mais incontestable, de « l'insécurité » comme fait social, économique, culturelle, etc.).             Sur le plan « épistémologique » qu'invoque Djaïz, donc, ou bien ce monsieur fait de la sociologie, ou bien il s'abstient ; mais en l'état, son bric-à-brac est d'un ridicule humiliant. Il apprendra qu'une typologie suppose a minima une homogénéité des critères de classification qui en assure l'unité d'ensemble et la complétude. Djaïz n'aimerait mieux pas : on fabriquera une classe d'insécurité par le critère du moyen privilégié pour y remédier (« insécurité policière »), deux autres classes d'insécurité par le critère de l'objet censé la susciter (« insécurité économique » face au chômage, « insécurité sociale » face à la « casse des services publics et des commerces de sécurité »), une classe d'insécurité par le critère du sentiment subjectif de celui qui l'éprouve (« insécurité affective », concept élégant pour nommer le sentiment de s'être fait larguer – à quand la reconversion du FN en agence matrimoniale ?), une classe d'insécurité par un critère composite d'un-peu-tout-ça-à-la-fois (« insécurité culturelle-identitaire », avec pour objet privilégié les immigrés, pour état subjectif la peur de ne plus être bien de chez nous, et pour problème celui de savoir où a bien pu passer notre bonne vieille « identité française-occidentale » aujourd'hui dissolue). Le fait évident que le moyen policier puisse servir à pourchasser des immigrés non moins qu'à réprimer des travailleurs rechignant à être licenciés, le fait que les immigrés servent à « expliquer » aussi bien le chômage qu'à justifier la casse des services publics, le fait que la dimension « culturelle-identitaire » circule à travers toutes ces « catégories » (la définition donnée ici des « insécurités économiques » et « sociales » n'étant autre que celle de la peur du déclassement), de même que la dimension « affective » (puisque toutes les autres sont des « peurs » – dont on ne comprend pas bien en passant en quoi certaines sont plus « discursives » que les autres), bref le fait qu'à peine posée sa jolie typologie se mélange tous les pinceaux, n'a pas l'air de troubler notre apprenti sociologue. On le serait pourtant à moins, si l'idée nous venait de demander pourquoi arrêter sa liste en si bon chemin, alors qu'elle pourrait être prolongée ad libitum : une classe d'insécurités routières pour ceux qui ont peur des accidents de la route, une autre d'insécurités technologiques pour ceux qui ont peur des ondes radiophoniques, une encore d'insécurités alimentaires pour ceux qui ont peur des OGM ; et puis comme on a décidé que l'insécurité c'est décidément tout protéiforme et qu'il faut bien distinguer : une pour ceux qui ont peur des OGM, une pour ceux qui ont peur des viandes avariées, une autre pour la peur des viandes confessionnelles, une encore pour les yaourts périmés. En fait, on ne verrait guère qu'un seul moyen d'arrêter la liste : rompre avec la pseudo-analyse pseudo-sociologique et retechnocratiser tout ça : un ministère par type d'insécurités ou par peur, ça ferait aussi bien l'affaire, et le compte serait à coup sûr le bon.             On espérerait une clarification en revenant à la source citée par Djaïz : Laurent Bouvet définit « l’insécurité culturelle » en ces termes : « C’est le fait pour des gens de se sentir menacé de manière diffuse. Ce sont des gens qui sont dans un contexte où ne ils croisent pas forcément des  étrangers ou des supposés étrangers tous les jours. Ce peut être des représentations à la télévision. Ces citoyens ne craignent pas seulement la délocalisation, le fait de perdre leur emploi, leur pouvoir d’achat etc. Ils voient aussi une dégradation, de leur statut, de leur mode de vie général et ils l’attribuent aux autres. En ce sens, c’est une insécurité qui est liée à l’insécurité économique et sociale. Le populisme est dirigé contre les élites – c'est la dimension verticale – mais aussi contre les “autres” – c'est la dimension horizontale ». On s'accroche : « Fait », « sentiment », « représentation »...bien vite on ne sait plus à quoi s’en tenir tant la définition est fourre-tout. Mais voilà le fond de l’affaire, les électeurs du FN répètent les bêtises de la télévision, qui répète les propos nauséux du FN et de ses électeurs : il est donc peut-être assez glissant de vouloir construire une notion « scientifique » (« l’insécurité culturelle ») à partir de leur discours. D’autant que la fin de la citation montre que « l’insécurité culturelle » – « le fait de se sentir menacé », pas par le chômage, mais par "les autres" donc, sinon à quoi bon distinguer « insécurité sociale » et « insécurité culturelle » ? – se confond avec la « dimension horizontale » du « populisme » – « celle qui est dirigée contre les autres ». Il y a de quoi être désemparé : la belle notion objective d’« insécurité culturelle » se confond finalement avec le mal subjectif du « populisme » qu'elle-même est chargée d’éradiquer.             Si pourtant notre apprenti sociologue n'est pas troublé, lui, par le bric-à-brac de sa typologie, c'est qu'il a sa solution : l'insécurité culturelle-identitaire et l'insécurité affective « surdéterminent toutes les autres ». Il pressent que son histoire ne tient pas debout, il tâche de se rattraper in extremis. Nous avons le regret de lui dire que ses « catégories » ne « surdéterminent » rien du tout, mais témoignent de l'imbroglio invraisemblable de sa pseudo-typologie, dont la confusion intellectuelle sert en revanche un discours politique tout à fait déterminé. C'est que tout s'y prend à l'envers. Djaïz fait comme si le caractère « protéiforme » de cette « insécurité » n'était qu'un défaut de « l'observation », auquel remédierait un peu d'analyse sociologique ; et comme si, une fois produite la typologie convenable, il suffisait d'y introduire un peu de « surdétermination » des catégories par l'une d'entre elles. Cela permet à notre socidéologue a/ d'opérer une « désidéologisation » apparente du thème de l'insécurité pour lui faire correspondre le fait brut de la réalité sociale (ou économique, ou « culturelle », ou « affective »...), b/ de désamorcer un décryptage politique de l'idéologie qui sous-tend les utilisations de ce « thème » ; c/ et par contrecoup, de mettre sur le même plan toutes les propositions politiques existantes, dans un rapport de simple concurrence, comme autant de « réponses » apportées à ce « fait », différentes quant à leur contenu, mais équivalentes quant à leurs manières de poser les problèmes auxquelles elles sont censées « répondre ».             Qu'on réintroduise un instant une vision politique des choses, et la construction de Djaïz apparaît pour ce qu'elle est (l'art de l'euphémisme en moins) : un monceau d'idéologie en barre qui rechigne à dire son nom. Car ce n'est pas ses pseudo-catégories d'« insécurité culturelle » et « affective » qui surdéterminent d'autres catégories « d'insécurité », économique ou sociale etc. C'est le signifiant d'insécurité qui surdétermine tout le langage politique, qui permet de poser tous les problèmes « culturels » en termes identitaires, et tous les problèmes d'identité en termes xénophobes. Aussi ce signifiant est-il essentiellement fait pour se disséminer de manière « protéiforme » tout en maintenant l'illusion d'une unité des problèmes (puisque c'est toujours de « l'insécurité »), et donc d'une unité des réponses à leur apporter (puisque c'est toujours l'étranger qui, d'une manière ou d'une autre, « insécurise »). L'insécurité n'est pas le concept générique d'une série de problèmes « donnés » à la politique, que l'on pourrait subdiviser en autant de ministères publiques chargés d'y « répondre » (insécurité « culturelle-identitaire », « insécurité sociale »...) ; c'est le signifiant-maître, idéologiquement surdéterminé depuis la fin du XIXe siècle, de la construction hystérisante de l'étranger de l'intérieur, et de la cristallisation identitaire-nationaliste de toutes les périodes de crise traversées par notre société depuis lors. Aussi ce signifiant ne se prédispose-t-il à aucun autre usage que flottant : il est fait pour pouvoir être investi par n'importe quel contenu, n'importe quel objet, n'importe quelle peur, pourvu qu'il puisse être directement ou indirectement capitonné à cette figure de l'étranger intime. Il n'est donc pas étonnant que Marine Le Pen ait, clés en main, une réponse « compacte » à toutes les formes d'insécurité savamment catégorisées par notre socidéologue : il devrait pour sa part en déduire que Marine Le Pen a taillé son programme dans les mêmes catégories que lui. Si ce n'est pas ce qu'il en déduit, cela devrait lui mettre la puce à l'oreille sur ce qui cloche dans sa propre démarche pseudo-savante : elle se déploie d'un bout à l'autre, non pas certes en faveur de l'extrême-droite, mais sous la dépendance de l'idéologie « insécuritaire » nationaliste-xénophobe de Le Pen. La force du discours de Le Pen n'est donc pas plus dans sa soi-disant capacité à répondre au problème de(s) (l')insécurité(s), mais dans la position même des problèmes en termes d'insécurité, qui trouvent toujours leur unité de fond dans l'hystérisation de l'identité, et qui fait qu'il n'y a pas d'autres solutions « cohérentes » que celles qu'impose la « cohérence » xénophobico-nationaliste de l'hystérie identitaire. Au contraire, si l'on suit la pente que nous indique généreusement Djaïz, glissant de la « description » du pur observateur à l'orientation politique et idéologique, et selon quoi « l’insécurité culturelle » est la nouvelle réalité révélée par les électeurs du FN qui « surdétermine » toutes les autres, rien d'autre ne reste alors à faire que de chercher de meilleure réponse au problème des n insécurités que la droite lepénisée, donc que de supposer admise la cohérence extrême-droitière de sa manière de poser les problèmes sociaux, économiques, culturels, en termes d'insécurité. La boucle est bouclée.             Le présupposé que Djaïz partage avec un large champ politico-médiatique et qui témoigne de son extrême-droitisation tendancielle, est le suivant : « l'insécurité » serait bien l'expression immédiate ou le signe transparent d'une série de problèmes déterminés (sociaux, économiques, « culturels », « affectif » tant qu'on y est...), et non pas une manière de poser n'importe quel problème, quel qu'il soit (ce pour quoi la « typologie » de l'auteur est aussi absurde qu'on pourrait en multiplier les types indéfiniment). Ce présupposé constitue le nœud de son intervention idéologique, qui lui doit son caractère retors : c'est que Djaïz commence par reconnaître l'importance cruciale pour la gauche de la bataille idéologique ; mais c'est pour réinjecter simultanément l'Insécurité, le signifiant-maître des interprétations droitières de tout ce qui pose problème dans notre société, érigeant en fait objectif le sentiment de l'électeur d'extrême droite. Comme si ce signifiant, loin d'être un enjeu justement central de cette bataille, touchait au contraire une sorte de fait brut, transcendant et neutre (une pure objectivité sociologique), sous la supposition duquel seulement se déployait la bataille idéologique. Comme si donc cette bataille ne consistait qu'à apporter différentes « réponses » au « problème de l'insécurité » (pardon... « des insécurités »), l'ensemble des mouvements politiques courant derrière Le Pen pour ramasser les petits cailloux de haine qu'elle sème derrière elle, et les « observateurs » faisant par-dessus me marché le décompte des cailloux bien ramassés et ceux oubliés en chemin (« insécurité économique », « insécurité sociale », « insécurité culturelle-identitaire »...).             Ainsi par exemple, présenter une « insécurité culturelle » et « affective » comme « un déterminant important du vote FN » – ce que l'on comprend du point de vue de la pseudo-sociologie dont s'autorisent les instituts de sondage (1/ Pour qui votez-vous ? – Pour Le Pen ; 2/ Pour quelle raison ? – Parce que l'insécurité culturelle etc.) –, est quant à l'analyse politique un truisme aveuglant à proportion de sa visée idéologique dissimulée. Dans la mesure où les thèmes de l'« insécurité », de la « dissolution » de « l'Identité française-occidentale », de l'"immigration" comme cause de cette « dissolution » et de toutes les « insécurités protéiformes » qu'on peut en tirer, ont été, sinon mis en circulation historiquement, du point incorporé au langage politique par la droite nationaliste et au bénéfice direct de son idéologie xénophobe, écrire que « l'insécurité culturelle et affective est un déterminant important du vote FN  » devrait revenir à écrire que « le travail d'inculcation des thèmes identitaires et xénophobes portés par l'extrême droite est un déterminant important du vote pour l'extrême droite ». Le fait que Djaïz ne le formule pas de cette seconde manière, lui permet de faire entendre par la première formulation tout autre chose : « l'insécurité culturelle » et « l'insécurité affective », comme faits sociologiques objectifs et politiquement neutres, sont des déterminants sociologiques et politiquement neutres du positionnement des individus en faveur de l'extrême-droite. Plus question, de ce point de vue, de lutte idéologique sous-jacente : le positionnement idéologique n'est qu'une conséquence mécanique de leur catégorisation sociologique (les classes précaires et pauvres) et de la réflexion de cet état sociologique dans la conscience des gens (sentiment d'être « fragilisé », affect de « peur », « impression » de « perte des repères »...).             Bref, le détour par sa pseudo-typologie des insécurités aura eu pour Djaïz au moins ce mérite de neutraliser tout affrontement politique au niveau du signifiant même de l'insécurité, et du même coup, l'air de rien, de falsifier le sens même de notre stratégie « Front contre Front », qui prend dans son article la forme d'une concurrence entre deux forces politiques qui ambitionnerait de conquérir les mêmes territoires sur la carte des « insécurités » : au FG les territoires des insécurités économiques et sociales, au FN une OPA sur l'ensemble des insécurités. C’est du reste la pseudo-analyse de Laurent Bouvet, auquel renvoie Djaïz, et qui peut la recycler à loisir – et ad nauseam – dans Marianne (« Le vote le Pen témoigne aussi de l’insécurité culturelle » http://www.marianne2.fr/L-Bouvet-Le-vote-Le-Pen-temoigne-aussi-de-l-insecurite-culturelle_a217144.html), Le Monde : « Comment la gauche gèrera-t-elle l’insécurité culturelle révélée par le vote Marine le Pen ? » http://www.lemonde.fr/cgibin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1190217), ou Libération (« Beaucoup de victimes des délocalisations sont sensibles au discours de Marine le Pen » http://www.liberation.fr/politiques/2012/04/23/beaucoup-de-victimes-des-delocalisations-sont-sensibles-au-discours-de-le-pen_813787), ce qui témoigne, outre du niveau de pluralisme déontologique auquel ces médias sont prêts à se hisser, de la transversalité, du centre-gauche au centre droit, de l’extrême-droitisation de l’analyse « objective » officielle :
      « Marine Le Pen propose des solutions à l’insécurité économique et sociale, en attaquant l’Europe et la mondialisation, avec l’arrêt aux frontières des marchandises, et des solutions à l’insécurité culturelle, en dénonçant l’immigration. Jean-Luc Mélenchon veut stopper les mouvements de capitaux et le contrôle des produits qui ne répondent pas aux normes. Mais il est pour la libre circulation des hommes. Avec sa préférence nationale et son protectionnisme global, Marine Le Pen tient les deux bouts de la chaine. Mélenchon attire un électorat au capital culturel marqué comme les salariés des services publics ou les enseignants qui ne voulaient pas voter Hollande dès le premier tour. Les ouvriers du privé victimes des délocalisations sont plus sensibles au message de Marine Le Pen. (Laurent Bouvet – Libération) ».
                  La distribution des bons points respectifs sur les différentes sortes d’insécurités est, à la virgule près, la même que chez Djaïz. Ce qui distingue Bouvet, c'est qu'il est un aventurier de la politique : il s'y est plongé, dans le détail des programmes, il ne s'en est pas encore remis. Il en est sorti tout perturbé, par exemple, de lire qu'on pouvait à la fois défendre le droit de libre circulation des hommes et la réglementation du mouvement des marchandises, – Djaïz appellera cela l'« incohérence voire la contradiction » de Mélenchon : ils ne sont pas les premiers à ne pas voir la différence. L'histoire des visas sociaux et environnementaux sur les marchandises, ça n'est pas encore bien rentré pour notre Bouvet : un « contrôle des produits qui ne répondent pas aux normes » fera l'affaire. Il ne semble pas bien comprendre les significations sociales, économiques et écologiques d'un protectionnisme ciblé. La « chaîne » de lutte contre les formes de dumping social, fiscal et environnemental, ça lui échappe encore : le lien entre la réglementation de la circulation des marchandises et des capitaux, la lutte contre les stratégies de désindustrialisation et de licenciement à un endroit, contre la surexploitation d'une main d'oeuvre corvéable à merci à un autre endroit, et contre les destructions à un autre endroit encore des systèmes économiques qui acculent des hommes, non à la « libre circulation » mais à une émigration forcée, ça lui fait trop de « bouts » pour suivre une même chaîne. Il ne semble pas bien comprendre encore pourquoi ce protectionnisme est le contraire d'un repli nationaliste, puisqu'il a précisément besoin d'intervenir dans les rapports de forces européens et internationaux pour faire valoir des formes de coopération moins concurrentielle entre pays européens, et moins agressives vis-à-vis des pays du sud. Ce qu'il comprend, Bouvet, c'est la simplicité de la chaîne de Le Pen et de ses deux bouts : d'un côté un protectionnisme « global », borné à la simple application velléitaire d'une idéologie nationaliste incapable d'« attaquer » rien n'y personne, sinon à l'autre bout les bouc-émissaires qui dérangent son fantasme d'une Nation barricadée derrière ses frontières. La chaîne est claire, « compacte et cohérente » comme dit l'autre. Si l'on se demande toutefois pourquoi l'autre l'est moins, notre Bouvet fatigué de son exploration dans les profondeurs des programmes politiques, préfère se reposer d'une minute de racisme de classe. A tout le moins, la chaîne de Le Pen est si simple que les ouvriers s'y montrent « plus sensibles ». Spontanée, pure, nue, immaculée sensibilité à la chaîne nationaliste-xénophobe de Le Pen, comme si un travail idéologique ne s’acharnait pas, et ne s’était pas acharné, à les y rendre sensible. Djaïz prend le relais : il nous apprendra a contrario que, s’agissant de la peur de l’immigration et de la dissolution de l’identité française-occidentale, la campagne de Jean-Luc Mélenchon aura été moins « percutante ». Il ne viendra pas à l'esprit de notre Djaïz que c'est bien ce que nous espérons !!, puisque nous n'avons cessé de frapper sur une autre enclume que la supposée sensibilité des ouvriers victimes de délocalisation à la préférence nationale et au « protectionnisme global », et que la campagne de Mélenchon a cherché, non à recycler les recettes haineuses supposées rassasier le « sentiment d'insécurité », mais à combattre ce sentiment lui-même et la phobie hystérique de l’immigration qui l'alimente, armé d'autres mots et d'autres arguments pour reposer les problèmes tout autrement qu'en invoquant le sempiternel bouc-émissaire, la grande Cause de Tout, l'Etranger.             De sorte qu'il est à la fois théoriquement faux et idéologiquement offensif de prétendre d'une part que Mélenchon aurait apporté des « réponses » satisfaisantes aux insécurités A et B mais pas aux insécurités C et D, tandis que de l'autre Le Pen a apporté une réponse à toutes les insécurités. Le FG ne pose aucun problème en termes d' « insécurité » : pas même « insécurité sociale » ou « économique », sur laquelle Djaïz est si généreusement prêt à lui accorder d'une main un bon point (pour mieux de l'autre ajouter que Le Pen, sur ce terrain, remporte plus efficacement la mise). Le FG pose les « problèmes » économiques et sociaux en termes de pouvoir, de rapports de forces, ce qui est exactement le contraire de toute question « d'insécurité ». De sorte qu'il n'y a pas lieu de dire que Mélenchon a perdu face à Le Pen parce qu'il a négligé certains « types » d'insécurité - sauf à vouloir placer Mélenchon sur le terrain de Le Pen. Et c'est précisément ce que Djaïz entend faire, de manière à pouvoir, sur ce terrain lepéniste, épingler les « incohérences » et « contradictions » du FG et de Mélenchon :
      IMPRESSION D’INCOHÉRENCE VOIRE DE CONTRADICTIONSi Jean-Luc Mélenchon n’a pas réussi à articuler une réponse forte à ces quatre insécurités, c’est d’abord parce qu’il est difficile pour la gauche de les traiter en bloc. Au besoin de protection économique et sociale, la gauche ajoute toujours une composante d’émancipation collective (protection des plus démunis et des exclus, égalité, universalisme) qui ne répond pas (plus) au sentiment d’insécurité culturelle et affective exprimé par les plus fragilisés de nos compatriotes.    C’est ce qui a brouillé le discours de Jean-Luc Mélenchon pour de nombreux électeurs, qui ont eu l’impression qu’il était à la fois protecteur en matière économique, et laxiste en matière d’immigration, d’identité nationale, ou de lutte contre la délinquance. Les tentatives très louables de Jean-Luc Mélenchon de proposer un discours original sur l’immigration ont été franchement infructueuses. A l’opposé, le discours de Marine Le Pen, sans composante émancipatrice, a donné l’impression d’une plus grande cohérence et « compacité », répondant d’un bloc aux quatre insécurités. Marine Le Pen a paru proposer un ensemble homogène de remparts, contre la finance, contre l’Europe de Bruxelles, contre l’immigration, contre la solitude des « oubliés » et des « invisibles ». Surtout, elle n’a pas été embarrassée par la dimension collective, voire collectiviste, portée par le Front de gauche. Quand la détresse atteint son paroxysme et que le terreau culturel n’est pas favorable, il est hélas très difficile de faire de la composante émancipatrice un sérieux argument de campagne pour toucher les classes populaires.
                  Le procédé, à être mouliné invariablement depuis maintenant une semaine, commence à être connu : on présente comme un « échec » le fait de ne pas avoir « réalisé un objectif » qu'on ne s'était pas donné, s'étant fixé un tout autre objectif antagonique avec le premier. « Mélenchon n'a pas réussi à articuler une réponse forte à ces quatre insécurités » : ça tombe bien, ce n'est pas ce qu'il cherche à faire. La chose devient plus tordue lorsque l'impartialité de Djaïz va jusqu'à incriminer, plutôt que Mélenchon lui-même, une « difficulté » qui serait partagée par toute « la gauche ». Le coup tombant à l'eau pour ce qui concerne Mélenchon, il s'apprête en revanche à entraîner au fond tout le PS, flotteurs et boussole avec. Pour ce qui est de « traiter en bloc » les « problèmes de l'insécurité », on a déjà expliqué par quel miracle Le Pen peut si bien le programmer, et le peut si spontanément bien, et nécessairement « en bloc » ; elle seule « tient les deux bouts de la chaîne » dit Bouvet dans la même substance : dès lors qu’on a recodé les inégalités sociales à travers le signifiant de l’insécurité en faisant dériver « l’insécurité sociale » de « l’insécurité culturelle » via la stigmatisation de l’étranger, la le Pen est étonnamment imbattable ! C'est qu'à tout prendre, répétons-le, il n'y a qu'une seule manière de promettre un tel « traitement en bloc », la droitière nationaliste-xénophobe – ce que Djaïz, avec le talent euphémistique qu'il nous démontre depuis le début, appelle « la cohérence et la compacité » de la « solution » lepéniste : à une seule cause, des symptômes « protéiformes », mais finalement un seul remède. Quant aux autres, il faudra donc qu'ils s'arrangent autrement. Pour « la gauche », selon notre socidéologue, ça ne peut pas se faire en bloc, ça doit « s'articuler ». Articuler quoi et quoi ? La réponse aux insécurités avec « une composante d'émancipation ». Nous approchons les sommets de la pensée politique du PS actuel : Premièrement, vous acceptez la position des problèmes imposées par l'idéologie droitière (au cas où vous manqueriez d'argument, le fameux : « ne méprisons pas les électeurs du FN » fera l'affaire ; si un malveillant du FG vous rétorque que le problème n'est pas plus de mépriser que de flatter des électeurs mais de faire bouger les idées dominantes dans notre société, haussez le menton et tourner les talons avec un air méprisant) ; Deuxièmement, vous voyez comment vous pouvez ajouter une composante d'émancipation à tout ça, histoire de paraître encore un peu humaniste, quitte à assumer un peu de cet « embarras » que s'épargne Le Pen (le poids de notre humanité, c'est pas rien!).             Autant dire qu'à vouloir nous faire monter dans ce train-là, nous préférons encore rester accrochés au rail en préparant le suivant. Ce n'est pas le cas de M. Djaïz, trop attaché à fausser tant qu'il peut l'enjeu de la bataille idéologique menée par le FG, en présentant « l'émancipation collective » comme une simple « composante » d'un programme politique qui viendrait s'ajouter, comme un petit luxe, un supplément d'âme de « gauche », à un programme de « protection sociale et économique ». Djaïz, prétendant mesurer en toute neutralité les difficultés objectives d'une politique de gauche, et en tirer un diagnostic des points de butée où aurait achoppé le FG, ne fait rien d'autre que décrire les turpitudes aporétiques où s'enferme le PS depuis bien des années, celles-là même que le FG a tranché sans la moindre ambiguïté. Qu'il apprenne donc que l'émancipation collective n'est pas une « composante », un aspect, un alinéa de la programmation politique du FG, mais le processus et la manière même dont le FG entend réaborder l'affrontement des problèmes, sociaux, économiques, écologiques, culturels : à savoir par un processus d'éducation populaire et de politisation collective qui parviennent à être assez puissant pour que « les gens », loin de se confier infantilement à un tiers protecteur qui viendrait leur octroyer maternellement quelque gamme de bienfaits sécurisants, entrent eux-mêmes dans un processus de mise en commun de leurs forces, de leurs résistances et de leurs prise en charge des problèmes qu'ils ont à affronter. C'est pourquoi, refusant de faire de l'émancipation une « composante » de son programme, le FG est le seul mouvement politique émancipateur actuellement en France : l'émancipation, par définition, ne peut être le fait d'un tiers. Elle ne peut pas plus être octroyée par l'autoritarisme droitier d'un maître, que par la douce tutelle d'un gestionnaire social-libéral. Elle exclut aussi bien la protection d'une mère féroce que la sécurité d'une mère bienveillante. L'émancipation est donc dans son fond radicalement incompatible avec la position des problèmes en termes de « demande de protection », d'« insécurité » et de « demande de sécurité ». Elle n'est pas de l'ordre de la « demande », mais de l'intervention dans un rapport de forces pour en déplacer les termes et les dominantes, et prendre en charge collectivement les leviers de décision et d'action. Mélenchon l'a martelé tant qu'il a pu, rappelant cette dimension essentielle de la politique du Front de Gauche comme mouvement collectif : « Nous ne demandons rien, nous ne marchandons rien », « ne demandons rien ; prenons le pouvoir » ; nous nous auto-éduquons, nous développons nos positions et nos vues politiques, nous luttons contre d'autres idées qui sont aussi d'autres manières, régressives et anti-émancipatrices, de concevoir et de faire la politique.             L'idéologie social-libérale devenue dominante au PS, en reléguant l'émancipation collective au rang d'un simple supplément d'âme d'une « politique de gauche », est formellement, dans son style et ses présupposés de fond, celle-là même de la droite et de l'extrême-droite – technocratisme d'une politique « par le haut », infantilisation des « gens d'en-bas » réduits à des petites bouches quémandant satisfaction et protection. Mais dès qu'on pose les problèmes en partant de ce que « demandent » et de ce qu'« expriment » les « classes populaires » – c'est-à-dire les demandes ou les expressions qu'on leur impute (un ou deux micro-trottoirs à l'appui) –, tous les problèmes sont biaisés par une certaine conception de la fonction de la politique, et une certaine manière de la pratiquer : une politique à la fois technocratique et infantilisante. Les « gens » expriment, demandent, réclament ; « les politiques » entendent, répondent, satisfont la demande. Quand « les politiques » n'entendent pas bien ou ne satisfont pas bien ce que « les gens » expriment et demandent, ces derniers vont voter extrême-droite, et les premiers tout plein de perplexité se demandent à leur tour comment mieux satisfaire la demande de leurs ouailles... On ne sera donc pas étonné que cette forme de politique-là trouve son registre de prédilection dans les thèmes de la « protection », de la « sécurité », etc.             Quant à Mélenchon, il ne se prétend nullement « protecteur en matière économique » : les lois sur les salaires, sur la propriété sociale des moyens de production, sur la nationalisation des industries clés, sur la réorganisation de la recherche et de l'activité industrielles par régions, sur les articulations locales entre industries et dispositifs écologiques, rien de tout cela n'est conçu et programmé en termes d'une « protection », qui en est certainement un effet immanent escompté, mais nullement son but politique. Quant à prétendre à l'inverse, comme pour faire bon poids bonne mesure afin de mieux tout confondre, qualifier le programme du FG de « laxiste en matière d'immigration, d'identité nationale, ou de lutte contre la délinquance » (évidemment fourrant tout ça dans le même panier, – Djaïz a beau lire des livre très instructifs sur la droitisation de l'imaginaire populaire, ça ne le rend pas plus instruit sur la droitisation de son propre cervelet), c'est ici encore chercher à rabattre à toute force le FG sur la grille idéologique dominante qu'il refuse et qu'il combat. Rien d'un laxisme en vérité, mais une toute autre approche différenciée de ces différents problèmes, leur seul point commun étant d'être au contraire clairement volontariste et en rien laxiste : en matière d'immigration (politiques de coopération avec les pays du sud, lutte au niveau des institutions européennes pour modifier le rapport de forces actuellement tenu par les néolibéraux et libre-échangistes ravageant les économies et modes de production des pays du sud etc.), en matière d'identité nationale (droit du sol intégral, régularisation des travailleurs immigrés sans-papiers), en matière de lutte contre la délinquance (une fois distingué ce problème des deux précédents, à rebours du racisme implicite de leur amalgame : sur le plan éducatif, rupture avec la politique sarkozyste de liquidation progressive de l'enseignement public ; sur le plan répressif, rupture avec la politique sarkozyste de réduction des effectifs de la police et de la justice et last but not least lutte répressive contre les macro-réseaux de la criminalité financière qui alimente des micro-trafics de quartier dont elle soutire à l'autre bout de la chaîne les profits).             Evidemment, il faudra noter pour finir que notre socidéologue ne prétend parler en tout ceci que d'« impressions », et dieu l'en garde, pas des siennes : une « impression d'incohérence et de contradiction », « de nombreux électeurs qui ont eu l'impression de Mélenchon était laxiste... », « le discours de Marine Le Pen a donné l'impression d'une plus grande cohérence... » etc. Du coup, à tous ces reproches de falsifier le sens politique du mouvement du FG, il pourra toujours objecter qu'il ne parle que de ce que « les électeurs » ressentent, se contentant de relayer leur point de vue ou leurs « impressions ». Il est évidemment fort commode à M. Djaïz d'observer à cette occasion combien les « impressions » des électeurs se coulent bien dans ses petites catégories pseudo-sociologiques : imaginons-les donc, leur crayon et leur tableau sous les yeux, cochant les cases avant d'aller au bureau de vote : « Voyons voir, ce monsieur-ci est protecteur en ceci et cela, cette dame-là est protectrice en cela et ceci... ». C'est typique des idéologues passifs : ils prennent le ton de l'objectivisme pur pour décrire ce que disent et veulent les gens, et valider par leur truchement l'idéologie droitière diffuse qui imprègne jusqu'à leurs propres « analyses ». Le prix à payer pour ce tour de passe-passe, c'est toujours la même vision infantilisante des classes populaires, convoquées pour leur prêter toutes les « expressions » et toutes les « impressions » qu'on voudra, tant que toutes les « peurs » (à peine « discursives » cela va sans dire) qui leur tiennent lieu de raisonnement, ne vont pas jusqu'à en faire des citoyens conscients, travaillés au corps par des luttes idéologiques, pris et partie prenante dans cette bataille des idées, et des mots et des affects qui vont avec.             Or Djaïz le sait, ou prétend le savoir : considérons donc pour finir ce qu'il a à nous dire de la bataille idéologique en cours, et comment il va s'y prendre pour continuer son travail de taupe idéologique au service d'un grand ralliement autour de la social-démocratie exsangue.             Cela se concentre dans deux dernières raisons données par Djaïz de « l'échec » du FG : « le manque de temps » et « l’anticommunisme et l’antisocialisme des classes populaires ». Ces deux raisons tournent autour de la centralité de la bataille idéologique, et son lien au problème d'un « temps long ». Elles le font pourtant d'une curieuse manière, au profit d'une conception parfaitement antinomique de la bataille idéologique. En substance : la bataille idéologique doit faire pièce à l'anticommunisme et l'antisocialisme qui se sont diffusés dans les classes populaires ; mais cette bataille demande du temps ; il faut donc des conditions favorables permettant de se donner ce temps ; l'anticommunisme et l'antisocialisme populaires contrarient ces conditions, et sont défavorables à la bataille idéologique contre l'anticommunisme et l'antisocialisme ; il faut en conclure que la bataille idéologique doit être différée, en attente de l'arrivée « d'un climat apaisé ». La bataille idéologique sera donc à l'ordre du jour, ce jour épiphanique où le changement de climat aura rendu cette bataille idéologique inutile mais au moins possible. M. Djaïz ne semble donc pas se douter que si les batailles attendaient les « conditions favorables » pour être menées, elles ne seraient jamais menées. Il en sera donc ainsi le jour où le grand ralliement autour du PS et de ses renoncements aura apaisé le climat à « gauche », et pourra organisé ses conférences sur la bataille idéologique et la progression de l'extrême-droite dans les classes populaires. Ce haut exercice de stratégie prend dans le texte de Djaïz la forme suivante :
      MANQUE DE TEMPSJean-Luc Mélenchon a affirmé vouloir mener une bataille culturelle contre Marine Le Pen à trois mois du premier tour. La stratégie était la bonne : c’est bien l’imaginaire collectif que la gauche doit reconquérir à l’hégémonie de la droite, par l’action militante et syndicale, par l’éducation populaire, par la formation politique. Mais cela ne peut se faire que sur le temps long et dans un climat apaisé. Une victoire de François Hollande à la présidentielle desserrerait l’étau et permettrait aux différentes composantes de la gauche de mener ce combat culturel, après avoir gagné le combat électoral.
      ANTICOMMUNISME ET ANTISOCIALISME DES CLASSES POPULAIRESLa droitisation de l’imaginaire collectif très bien décrite par Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin dans Voyage au bout de la droite touche particulièrement les classes populaires depuis trente ans. Parallèlement, l’imaginaire de gauche est en déclin, pour de nombreuses raisons : effondrement du PC et de sa contre-culture, ralliement d’une partie des socialistes au néo-libéralisme, etc.Entre un discours protecteur individualiste, celui de Marine Le Pen, et un discours protecteur collectiviste, celui de Jean-Luc Mélenchon, les classes populaires (principalement les ouvriers et les jeunes sans diplôme) préfèrent celui de Marine Le Pen. L’idée de communauté (mon village, ma « race », ma religion et, plus étonnant, « ma République ») a remplacé celle de société dans la représentation commune. Comme le redit Alain Mergier dans une interview aux Echos parue le 23 avril « dans les classes populaires, l’antisocialisme domine ». En temps de crise, Hobbes a raison contre Rousseau : le pessimisme anthropologique et l’individualisme sont plus porteurs. La reconstruction d’un imaginaire alternatif prendra du temps. Pour la permettre, ou du moins lui créer des conditions favorables, une victoire de François Hollande le 6 mai prochain est indispensable.
      Dans son dernier argument à la fin du texte – « La reconstruction d’un imaginaire alternatif prendra du temps », Djaïz revient à son point de départ sur le rôle crucial de la bataille idéologique dans son lien à la dimension du « temps long », et donc du « manque du temps » qui a contraint Jean-Luc Mélenchon qui n’a commencé sa bataille culturelle contre Marine le Pen que trois mois avant le premier tour – « Jean-Luc Mélenchon a affirmé vouloir mener une bataille culturelle contre Marine Le Pen à trois mois du premier tour. La stratégie était la bonne : c’est bien l’imaginaire collectif que la gauche doit reconquérir à l’hégémonie de la droite, par l’action militante et syndicale, par l’éducation populaire, par la formation politique ». Soit dit en passant, puisque Djaïz semble  tenir pour importante la question de la bataille idéologique, on lui reprochera simplement d'exempter de cette bataille le coeur de son propre propos. En fait, les enjeux de cette bataille bien entendue rendent simplement nulle et non avenue toute son argumentation délirante sur les insécurités aux « mille visages » et les bons points distribués ici ou là (c'est-à-dire en dernier lieu au FN) pour les traiter.             Mais la question du temps long en tant que telle, est importante et juste. Ce pour quoi la manière dont Djaïz la traite doit être alambiquée et retorse : il n'en faut pas moins pour la soumettre à l'impératif tactique de l'heure, le ralliement des partisans au FG au PS en vue du second tour des Présidentielles puis des législatives. C'est parfaitement évident si l’on met en regard le début et la fin du texte : « Mais cela ne peut se faire que sur le temps long et dans un climat apaisé. Une victoire de François Hollande à la présidentielle desserrerait l’étau et permettrait aux différentes composantes de la gauche de mener ce combat culturel, après avoir gagné le combat électoral » ; « La reconstruction d’un imaginaire alternatif prendra du temps. Pour la permettre, ou du moins lui créer des conditions favorables, une victoire de François Hollande le 6 mai prochain est indispensable ». CQFD. Là où le bât blesse toutefois, c’est que le combat culturel n’a rien à voir avec un « climat apaisé », comme si, d’une part, les luttes et les recompositions idéologiques étaient déconnectées des mouvements brûlants de l’Histoire, attendant patiemment que passe l’orage dans un temps imaginaire et abstrait (le temps divin de Saint François ?), comme si, d’autre part, le climat turbulent n’était dû qu’à la petite séquence du PMU électoral, et que, celui-ci terminé, tout reviendra à un gentil petit « climat apaisé » où on pourra enfin, entre « gens de gauche » n’est-ce pas ?, se faire une petite joute de bataille culturelle dans l’atmosphère apaisé de la rue Solferino.             Cette manière de présenter les choses falsifie l’usage qu'un grand nombre de gens de gauche vont faire du bulletin de vote Hollande contre Sarkozy. Si nombre de sympathisants de FG iront votre contre Sarkozy le 6 mai, ce n’est sûrement pas dans le doux espoir qu’une fois Hollande élu, et à supposer qu’une majorité parlementaire soit capable de le soutenir, tout reviendrait à un « climat apaisé », où l’on pourrait tranquillement jouer sur les mots et les « imaginaires ». C’est, au contraire (que l’on prenne quelques heures pour lire les centaines d’interventions des bloggeurs sur les sites du FG, du PG, de Mélenchon, pour s’en aviser), dans la vision politique que cette élection ne résoudra rien, n’apaisera rien (les milieux de la finance ont déjà annoncé ce qu’il en serait dans leur volonté programmée d’en finir avec le CDI : comme « climat apaisé », on repassera), mais imposera inéluctablement une polarisation du conflit, au niveau national comme au niveau européen – polarisation qui, si la droite française se maintenait à la tête du pouvoir d’Etat, serait au contraire étouffée dans l’œuf. Prétendant avancer des arguments qu’il suppose audible pour les partisans du FG, Djaïz inverse, déforme et trahit d'avance la signification même de leurs suffrages contre Sarkozy.             Concluons. La référence de Djaïz au livre de Huelin et Brustier Voyage au bout de la droite, selon lequel l’imaginaire des classes populaires a connu une droitisation, le conduit à l’idée qu’il ne faut plus partir de la tradition idéologique de la gauche, qui ne serait plus efficace, mais s’immerger dans l’imaginaire de droite des classes populaires. Ce faisant, il se tire une balle dans le pied en cherchant à recoder tous les problèmes qui étaient codés par la gauche en  termes d’« inégalités » – inégalités économiques, sociales et culturelles – en termes d’ « insécurités ». Comme nous l’avons montré, le codage des problèmes sociaux en termes d’insécurité conduit toujours à une conception protectrice de la politique qui est, en dernière instance, autoritaire, et sur laquelle l’extrême droite ne peut que prospérer. Cela amène Djaïz à une contradiction qui confine à l'absurde, lorsqu’il qualifie de « protecteur collectiviste » le discours de Mélenchon, par contraste avec un discours « protecteur individualiste » de Le Pen qui « n'a pas été embarrasée par la dimension collective, voire collectiviste, portée par le Front de Gauche »... Que veut-il dire ? Que « la gauche » devrait se soucier un peu plus de « l'individu » ? Que trop de « collectif » nuit à la bataille idéologique qu'elle doit mener, y compris dans les classes populaires ? C'est, une fois encore, prendre tous les problèmes à l'envers. Car les problèmes, dès qu'ils sont posés en termes d'"insécurité", sont immédiatement mis sous la coupe des deux présupposés directement politiques que nous avons déjà dits :              1) Premier présupposé : la politique ne peut être rien d'autre qu'individualiste. Non seulement parce que le sentiment d'insécurité est toujours, en dernier terme, un état individuellement vécu, mais parce que ce sentiment est par définition individualisant : il atomise, et c'est précisément le sens que Djaïz, s'il avait pris le temps de lire sérieusement le philosophe qu'il cite à la fin de son article, aurait du donner à sa référence hobbesienne. Mais il devrait alors en tirer la conséquence qu'il vient de dire n'importe quoi en disant que le problème de la politique (en fait, pour lui, des politiques) est de répondre à toutes les insécurités, « économiques », « culturelles-identitaires », « affective » ad libitum, et reconnaître que la tâche de la lutte iédologique en cours a précisément pour enjeu de poser tout autrement les problèmes qu'en termes identitaires et insécuritaires. Ce serait gênant. Embarras pour embarras, en voilà au moins un que le FG ne partage pas avec M. Djaïz. C'est ce qui permet à Mélenchon de déconstruire le « problème de l'immigration » en le posant d’abord comme un problème, non « pour nous » et du point de vue de la névrose narcissique du Français qui va mal, mais d'abord du point de vue de ceux qui sont contraints, par la force des destructions socioéconomiques imposées aux pays du « Sud » par la politique libre-échangiste européenne, de quitter leur pays ; et en n’affirmant que « pour nous », l'immigration est si loin de l'artefact pourri dont on laboure nos cervelles pour y semer ce soi-disant « problème », qu'elle fait corps avec la richesse culturelle d'une France historiquement et irréversiblement métissée, non moins qu'avec sa richesse économique (au regard des quelques 12 milliards d’euros annuels que les travailleurs étrangers rapportent au pays). 2) Deuxième présupposé : La politique ne peut être rien d'autre qu'une politique « par le haut » – l'insécurité ne pouvant appeler rien d'autre qu'une instance « sécurisante », un tiers supérieur supposé « rassurer », « protéger », de pauvres créatures infantiles et geignardes. Les « gens » expriment, demandent, réclament ; « les politiques » entendent, répondent, satisfont la demande. Quand « les politiques » n'entendent pas bien ou ne satisfont pas bien ce que « les gens » expriment et demandent, ces derniers vont voter extrême-droite, et les premiers tout plein de perplexité se demandent à leur tour comment mieux satisfaire la demande de leurs ouailles... On ne sera donc pas étonné que cette forme de politique-là trouve son registre de prédilection dans les thèmes de la « protection », de la « sécurité », etc. L'idéologie social-libérale devenue dominante au PS, en reléguant l'émancipation collective au rang d'un simple supplément d'âme d'une « politique de gauche », est formellement, dans son style et ses présupposés de fond, celle-là même de la droite et de l'extrême-droite – technocratisme d'une politique « par le haut », infantilisation des « gens d'en-bas » réduits à des petites bouches quémandant satisfaction et protection. Mais dès qu'on pose les problèmes en partant de ce que « demandent » et de ce qu'« expriment » les « classes populaires » – c'est-à-dire les demandes ou les expressions qu'on leur impute (un ou deux micro-trottoirs à l'appui) –, tous les problèmes sont biaisés par une certaine conception de la fonction de la politique, et une certaine manière de la pratiquer : une politique à la fois technocratique et infantilisante. Au front opposé, en même temps que le FG mène sa bataille idéologique pour imposer une tout autre manière de poser les problèmes qu'en termes d'insécurité, il mène une bataille idéologique pour imposer de tout autres présupposés : la dimension collective des problèmes et des manières de les affronter au sein de rapports de forces collectifs ; par suite le fait qu'une politique émancipatrice ne puisse se développer que contre les demandes infantiles adressées à un tiers sécurisant dont on réclamerait « la protection ». Lorsque M. Djaïz, trop attaché qu’il est à fausser l'enjeu de la bataille idéologique menée par le FG, présente « l'émancipation collective » comme une simple « composante » d'un programme politique qui viendrait s'ajouter, comme un petit luxe, un supplément d'âme de « gauche », à un programme de « protection sociale et économique », il se trompe lourdement. Djaïz, prétendant mesurer en toute neutralité les difficultés objectives d'une politique de gauche, et en tirer un diagnostic des points de butée où aurait achoppé le FG, ne fait rien d'autre que décrire les turpitudes aporétiques où s'enferme le PS depuis bien des années, celles-là même que le FG a tranché sans la moindre ambiguïté. Qu'il apprenne donc que l'émancipation collective n'est pas une « composante », un aspect, un alinéa de la programmation politique du FG, mais le processus et la manière même dont le FG entend réaborder l'affrontement des problèmes, sociaux, économiques, écologiques, culturels : à savoir par un processus d'éducation populaire et de politisation collective qui parviennent à être assez puissant pour que « les gens », loin de se confier infantilement à un tiers protecteur qui viendrait leur octroyer maternellement quelque gamme de bienfaits sécurisants, entrent eux-mêmes dans un processus de mise en commun de leurs forces, de leurs résistance et de leurs prise en charge des problèmes qu'ils ont à affronter. C'est pourquoi, refusant de faire de l'émancipation une « composante » de son programme, le FG est le seul mouvement politique émancipateur actuellement en France : l'émancipation, par définition, ne peut être le fait d'un tiers. Elle ne peut pas plus être octroyée par l'autoritarisme droitier d'un maître, que par la douce tutelle d'un gestionnaire social-libéral. Elle exclut aussi bien la protection d'une mère féroce que la sécurité d'une mère bienveillante. L'émancipation est donc dans son fond radicalement incompatible avec la position des problèmes en termes de « demande de protection », d'« insécurité » et de « demande de sécurité ». Elle n'est pas de l'ordre de la « demande », mais de l'intervention dans un rapport de forces pour en déplacer les termes et les dominantes, et prendre en charge collectivement les leviers de la décision et de l'action collective. Mélenchon l'a martelé tant qu'il a pu, rappelant cette dimension essentielle de la politique du Front de Gauche comme mouvement collectif : « Nous ne demandons rien, nous ne marchandons rien », « ne demandons rien ; prenons le pouvoir » ; nous nous auto-éduquons, nous développons nos positions et nos vues politiques, nous luttons contre d'autres idées qui sont aussi d'autres manières, régressives et anti-émancipatrices, de concevoir et de faire la politique. C'est dans perspective-là que la question de la durée de la bataille idéologique (son « temps long) est envisagée par le FG, en totale opposition avec la voie suggérée par Djaïz : 1/ premièrement en réfléchissant la bataille idéologique à partir de son indexation stratégique sur les rapports de force politiques nationaux, en tant qu’ils sont inséparables de la conjoncture de la crise financière, économique et sociale de l’Europe et de la transformation des rapports de force à son échelle, c’est-à-dire tendanciellement à travers une radicalisation et une polarisation des idéologies politiques, et non dans le temps apaisé, éternel et a-historique de Saint-François. 2/ deuxièmement, en voyant que l’enjeu de cette bataille idéologique porte précisément sur le conflit dans la manière de coder idéologiquement et symboliquement la situation objective des classes populaires, dans les termes de l’égalité et des inégalités plutôt que dans celui dans la sécurité et des insécurités, ce que le FG, comme continue de le montrer la poursuite actuelle de la séquence électorale, est la seule formation politique en France à porter.




      [1]              Cf. le titre du livre de Brustier et Huelin, Voyage au bout de la droite, Paris, Fayard/Mille et une nuits, 2011. Nous verrons comment l’usage de la thèse de cet ouvrage sur la droitisation de l’imaginaire populaire par Djaïz lui fait se tirer une balle de pied. 
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    4. Apr
      26


      Jeudi 26 avril 2012

      Nous nous demandions d'où provenait l'expression de "vrai travail" sortie par Sarkozy à l'annonce du prochain 1er mai. 
      L'affiche ci-dessous a été placardée un peu partout en France à l'occasion du 1er mai 1941.







      Au cas où, aux yeux du comparatiste sourcilleux, cette affiche paraîtrait jouer d'un amalgame facile, nous reproduisons ci-dessous les éléments d'analyse proposés par JL Mélenchon dans sa dernière note du 25 avril, sur les significations politiques du 1er mai prochain dans la séquence actuelle de recomposition idéologique de la droite française, comme des droites européennes.
      (source : http://www.jean-luc-melenchon.fr/ - Note du 25 avril 2012, "Après le premier tour, un moment de pause clavier")

      "Il me semble qu’un aspect important de cette bataille du deuxième tour est la date du 1er mai. En décidant de venir chercher un bras de fer avec les syndicats, Nicolas Sarkozy entre dans une logique de compétition avec l’extrême-droite, nous dit-on puisque celle-ci se réunit tous les ans à quelques poignées d’énergumènes autour de la statue dorée de Jeanne d’Arc. C’est en effet un acte de compétition. Mais pas avec l’extrême-droite. Dans le sens de l’extrême-droite. Ce n’est pas pareil. Le bras de fer qui est organisé l’est contre les syndicats. C’est-à-dire contre les salariés organisés sur leurs revendications. C’est sans précédent. Mais c’est la suite logique du discours contre les « corps intermédiaires » qu’il avait prononcé à Marseille. La logique d’affrontement, déjà manifeste tout au long du quinquennat, franchit un seuil. Ce n’est pas un « coup de com' ». C’est une orientation politique de fond. C’est la ligne de Viktor Orban en Hongrie. Ce chef du parti libéral d’abord battu aux élections est revenu au pouvoirsur une ligne d’extrême-droite. Parcours qu’avait laissé à mi-chemin ce paillard de Silvio Berlusconi. Nicolas Sarkozy essaie de sauter l’étape de la sanction du libéralisme en passant directement à la case politique suivante, avec les méthodes et les mots d’ordre qui y correspondent. Le danger est extrême. La réorganisation de la droite se fait sur un centre de gravité extraordinairement violent et frontal. C’est la raison pour laquelle le Front de Gauche fait de la mobilisation pour ce 1er mai une affaire centrale. Nous devons être derrière nos syndicats. Je dis bien derrière et pas à leur place car cela diminuerait la portée de leur action. La question posée en définitive dans ce bras de fer est de savoir quelles questions sont mises au centre du deuxième tour, comme problèmes que l’élection doit trancher. Qui est en cause ? Le banquier ou l’immigré ? Le 1er mai est donc un concentré du moment politique. On se souvient que dans mon discours à Marseille j’avais appelé de mes vœux à un 1er mai unitaire. Il l’est. Pour moi c’était l’occasion de souhaiter que cette place centrale soit donnée à la question sociale. A présent la question sociale est devenue une question politique, non du fait de notre propagande mais du fait de celle de l’adversaire. Il faut faire du judo politique et retourner contre lui la force du choc qu’il veut provoquer. Le 1er mai nous appelons donc tous ceux qui partagent notre combat à aller manifester avec les syndicats, dans le cortège de leur choix. Le Front de Gauche tiendra des « points fixes » dans toutes les villes où ses militants en ont les forces. Et après le passage des syndicats, si c’est la tradition des lieux ou bien si on l’a décidé en bonne compréhensionavec les syndicats, on marchera nous-mêmes en cortège après le passage du dernier groupe syndical." 


      ERRATUM (posté lundi 30 avril 2012) : sur l'affiche originale de 1941, et quelques compléments iconographiques sur l'expression pétainiste de "vrai travail", voir le site d'Arrêt sur Images : http://www.arretsurimages.net/vite-dit.php#13717
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    5. Apr
      26

      Jeudi 26 avril 2012 
      L'« échec » du Front de Gauche et « ces gens-là » : Vertiges d'une explication politidéologique du vote populaire d'extrême-droite
      Pierre Sauvêtre et Guillaume Sibertin-Blanc (PG20)
      Le premier tour est passé. Il ne nous a pas fait oublier qu'il était et reste pour nous, au Front de Gauche, le premier de deux, trois, quatre, n-tours à venir, dont certains se joueront en séquence électorale et dans les urnes, dont d'autres se décideront ailleurs, dans les rues et les places, dans les organisations partidaires, dans ces institutions du peuple qu'ont commencé à être les assemblées citoyennes, les écoutes collectives etc., et en dernière analyse, dans le paysage idéologique d'ensemble, de notre pays, et du champ politique européen. Cela doit nous rendre d'autant plus vigilants aux interprétations qui, venant de voix diverses, sont d'ores et déjà données de ce premier tour. Non pas pour les rejeter en bloc, mais pas davantage pour les valider indistinctement : dans tous les cas en interrogeant ce qu'elles signifient. Or leur signification n'est en rien simple. En effet, ces interprétations après-coup du premier tour, quelles qu'elles soient, quoiqu'elles disent et d'où qu'elles émanent, prennent nécessairement plus d’une signification à la fois, ce qui les rend, même lorsqu'elles revêtent la forme neutre de l'observation et du constat, inévitablement ambivalentes. Ces interprétations peuvent être des appels à l'auto-critique, et des moyens d'aider (volontairement ou non) à transformer ce qui peut l'être dans la stratégie, la pensée et la pratique politiques des intéressés. Mais elles peuvent aussi, et en même temps, être des moyens de disqualifier une campagne, donc directement ou indirectement les organisations et les militant-e-s et sympathisant-e-s qui l'ont menée, et les femmes et hommes qui les ont représentés par leurs discours publics et leur visibilité médiatique. Et elles peuvent être encore, plus radicalement (que cela soit dit ouvertement ou seulement de façon torve et larvée), des moyens pour les affaiblir pour l'avenir, pour couper leur mouvement de leur avenir. C'est du moins on ne peut plus clair pour ce qui concerne le Front de Gauche, et la prolifération déjà des « analyses », triviales ou savantes, de son « échec ». La question de savoir si nous avons ou non « échoué », nous qui voulions et voulons et voudrons prendre le pouvoir, nous qui en même temps partions de si peu, d'une telle dispersion de la gauche socialiste-révolutionnaire depuis plusieurs décennies, et qui sommes parvenus à un « échec » de quatre millions et demi de voix dans les urnes au terme d'une dynamique de campagne à tous égards remarquable et remarquée (et ce d'abord par nous-mêmes – ces bruyants certificats d'« échec » nous le font-ils déjà oublier ?), – cette question, donc, est secondaire. Non pas qu'elle soit sans importance : elle est si importante qu'elle doit être discutée au sein du Front de Gauche, en évaluant intelligemment, c'est-à-dire collectivement, de façon nuancée et différenciée, les victoires, les insuffisances et les limites, mais aussi les percées du mouvement durant cette campagne. La note de Jean-Luc Mélenchon du 25 avril (http://www.jean-luc-melenchon.fr/2012/04/25/apres-le-premier-tour-un-moment-de-pause-clavier/#more-11990) donne beaucoup d'informations et de remarques précieuses à cet égard. Mais elle est secondaire par rapport à une autre question plus urgente qui, si elle est négligée, risque fort de fausser d'entrée de jeu tout débat sur les leçons à tirer de cette campagne : la question de la reconfiguration de la lutte idéologique, entre les élections présidentielles et les législatives d'abord, puis après la clôture de cette séquence électorale dans son ensemble. Pour le dire très concrètement : cette reconfiguration nous impose la tâche, bien sûr d'entendre les interprétations faites du résultat du FG au premier tour des Présidentielles (à commencer par cette interprétation de base qui a convaincu si spontanément tant d'« observateurs », « commentateurs », journalistes, politologues etc. : son « échec »), mais surtout de les entendre d'une double entente : comme des analyses dont nous pouvons éventuellement tirer des leçons, mais aussi et plus encore comme des poursuites de la lutte idéologique sur un nouveau terrain, et qui appellent elles-mêmes notre interprétation. Il faut vite interpréter les interprétations ; il faut avant tout interpréter politiquement les interprétations qui ne se présentent pas comme politiques mais comme de pures analyses « objectives » de la campagne du FG et de son résultat électoral le jour du premier tour. Pour le résumer d'un mot et simplement : les commentaires faits sur ce premier résultat électoral du FG témoignent eux-mêmes, à leur corps défendant, de la nécessité d'une poursuite immédiate de notre bataille idéologique, là où l'organisation de la séquence électorale et l'encadrement politico-médiatique qui la structure, tendraient à faire croire que le temps des grands discours et des larges mobilisations est retombé, et que nous serions arrivés (du moins pour les candidats sortants) à l'heure des bilans neutres, observant et jugeant les derniers mois à l'aune de la pure objectivité des faits et du résultat comptable des voix. Nous n'en croyons rien : nous sommes simplement passés, en quelques heures, d'une lutte idéologique contre le FG globalement active, à une lutte idéologique contre le FG globalement passive (globalement : car les interprétations actuelles du résultat du FG aux Présidentielles comme un « échec », reprendront ipso facto leur signification idéologico-politique dès la période des élections législatives, et vraisemblablement avant dans le commentaire politique et médiatique des manifestations du 1er et du 4 mai ; elles reprendront la tournure offensive et explicite qu'avaient les « analyses » du FG jusqu'au 22 avril).
      Pour illustrer cette position, nous proposons un petit décryptage critique d'un de ces textes publiés depuis dimanche soir. Texte d'autant plus intéressant qu'il se fait au nom de la pure objectivité de l'observateur et de l'analyste : il s'agit d'un entretien de Mme Jeanine Mossuz-Lavau, politologue et chercheuse au CNRS. Il va de soi que la personne n'est pas visée ; ses propos nous intéressent au contraire d'autant plus qu'ils ne laissent filtrer aucune prise de position explicite, et se présentent ainsi (quoiqu'en relayant des formulations très banales largement diffusées depuis le lendemain du premier tour, et qu'il a pu arriver à nous-mêmes de questionner), avec toute la neutralité due au pur discours désintéressé du savoir et de la compréhension du résultat électoral du dimanche 22 avril, résultat à la lumière duquel s'éclaire, sous la plume de cette politologue qui tient pour évident que le FG devrait l'interpréter comme un « échec », les « raisons » de cet échec. Ces raisons, on le verra, laissent songeur, mais permettent de tirer également quelques leçons pratiques sur la tâche évoquée précédemment : interpréter politiquement les interprétations commises au sujet du résultat électoral du FG, poursuivre immédiatement la bataille idéologique – lutte d'idées, de mots, d'éducation populaire – amorcée et développée ces dix derniers mois.

      Pour lire d’abord l’entretien dans son ensemble : http://www.slate.fr/story/53897/presidentielle-marine-le-pen-classes-populaires-mossuz-lavau


      Evoquons l’idée dans sa globalité avant d’analyser paragraphe par paragraphe les présupposés de son discours. Madame la politologue soutient que Jean-Luc Mélenchon « n’était pas forcément audible par les milieux de la précarité » « parce qu’il s’est adressé précisément à cette population, mais avec un langage très idéologique, très historico-théorique sur l’histoire de la République et de la Révolution française ». Or il n’est pas sûr que « ces gens-là, qui ne se demandent pas comment ils vont finir le mois, mais comment ils vont le commencer, soient sensibles à un discours fait d’histoire, de théorie et d’idéologie ». A l’opposé,  « ces milieux de la précarité ont été touchés par Marine Le Pen ». « Malheureusement, elle est la seule qui a su parler de précarité aux populations concernées en se faisant comprendre. Parce qu’elle avait un langage qui était le langage de ces gens-là sur le pouvoir d’achat, sur le chômage. Et c’était effectivement les préoccupations premières de ces populations. Elle a su leur parler d’une façon qui n’est pas du tout théorico-philosophico-idéologique, mais dans un langage de tous les jours immédiatement accessible ». « Marine Le Pen leur propose des solutions extrêmement simplistes, mais quand elle parle aux gens de leur situation et de leurs difficultés, eh bien on la comprend ». L'article de cette politologue – encore une fois la personne importe peu, le discours dont elle est le simple véhicule passif est bien suffisamment éloquent par lui-même – nous semble un remarquable tissu de travail idéologique, aveugle à son émettrice semble-t-il, qui en tout cas semble elle-même passablement aveugle aux implications du concept d'idéologie qu'elle manipule. A lire son « analyse », ses présupposés sont d'abord doubles : 1) le résultat du FG au premier tour des Présidentielles est un échec (cela n'est pas discuté, cela va de soi sans qu'il soit besoin d'expliquer à l'aune de quel critère et en vertu de quels arguments) ; 2) cet échec lui-même, puisqu'échec il y a, doit pouvoir suffisamment s'expliquer par un seul facteur bien aisé à circonscrire, bien localisable : dans l'idéal, bien aisé à identifier au niveau d'un type de discours bien aisé à caractériser aussi simplement que possible, et porté par un seul individu bien aisé à reconnaître. Ces assertions étant présupposées, donc à la fois posées et laissées dans l'implicite, la thèse « explicative » s'ensuit miraculeusement, avec tous les attraits de l'évidence que nous devons reconnaître aux faits bruts de la nature : le discours de Mélenchon était trop « idéologique » et trop « théorico-historique », explique notre politidéologue, par contraste avec le discours de Le Pen qui a touché les gens du peuple parce qu'elle parle la langue que parlent les gens du peuple. C'est un mélange, il faut le dire, assez effarant d'affirmations péremptoires et d'implicites contestables, dont on peut mesurer les effets par les non-dits, les questions esquivées ou déniées, que les « évidences » de notre politologue permettent de taire. Reprenons dans l'ordre : 1) Le Pen marche et gagne, non pas en raison de son idéologie, mais parce qu'elle est au contraire sans idéologie, non pas parce qu'elle a une théorie (aussi hétéroclite et mal ficelée soit-elle), mais parce qu'elle est au contraire sans théorie ; 2) Elle marche et gagne, parce qu'elle est dans le « langage ordinaire des gens » (langage qui serait donc le contraire de l'idéologie), et parce qu'elle est dans le contraire de la théorie (ce contraire qui serait la vraie vie des vraies petites gens) ; 3) Il n'y a donc pas à se demander, pour notre admirable politologue, si par hasard le « langage quotidien des gens » ne serait pas lui-même travaillé au corps, et depuis longtemps, par des éléments de théorie et d'idéologie. Il ne s'agit surtout pas de se demander si Le Pen gagne, non pas parce qu'elle est sans idéologie et parle bien le langage des gens, mais au contraire parce que la lutte idéologique de la droite et d'une fraction social-libérale (syndrome Manuel Valls) a extrême-droitisé les évidences du langage quotidien et a quotidiannisé les combinaisons idéologico-théoriques de l'extrême droite ; 4) Il n'y a surtout pas lieu de se poser cette question, et ne pas se la poser permet de maintenir le présupposé qui sous-tend toute « l'analyse » de notre idéologue passive : les gens du peuple, ces « 8 millions de personnes qui ne se demandent pas comme finir le mois mais comment le commencer », du fond de leur pauvreté, à ce niveau qui est le leur et qui serait le degré 0 de « l'idéologique », le degré 0 du « théorique », le degré 0 du « théorico-historique », seraient spontanément, naturellement, ingénument, d'extrême-droite. L'idéologie extrême-droitière comme pensée non-idéologique, naturelle ou spontanée, de la vie quotidienne des pauvres gens : voilà à quoi aboutit cette admirable « analyse » politidéologique. 5) Par le moyen de quoi cette grande trouvaille – ou cette piètre réactivation du racisme de classe (en passe de se re-banaliser dans le champ discursif actuel) – lui permet de contourner soigneusement l'hypothèse (follement absurde pour notre politidéologue ?) que le Pen gagne et que l'extrême droite continue de progresser dans notre pays, par et à travers une lutte idéologique active et tenace, idéologie contre idéologie, et qu'elle l'emporte pour l'instant non seulement grâce à sa propre lutte idéologique qu'elle mène par elle-même, mais parce qu'elle a cet avantage considérable de pouvoir externaliser en grande partie sa lutte idéologique, en la faisant prendre en charge par la droite en premier lieu, également par une partie du PS, et last but not least par de larges composantes de l'appareil médiatique. (Le PS croit savoir depuis au moins les législatives de 1986 comment la force du FN affaiblit la droite, – en quoi ils se sont toujours trompés, car leur « tactique » et son « efficacité » sont toujours restées sous la dépendance d'un facteur qu'ils ne maîtrisent pas : le degré d'extrême-droitisation de la droite elle-même, et donc la manière dont la montée de l'extrême droite, plutôt que d'affaiblir la droite en la divisant, pouvait renforcer sa dynamique d'ensemble (quels que soient les effets secondaires de vases communicants entre droite et extrême-droite), comme l'a montré la dernière décennie).


      Examinons à présent l’une après l’autre les réponses de notre admirée politologue.
      - Comment expliquez-vous que le Front de Gauche n’a pas réussi à capter l’électorat populaire comme il le souhaitait?
      Mélenchon (11,11%) fait moins que ce qu’il espérait. Beaucoup de ceux qui s’apprêtaient à voter pour le leader du Front de gauche au premier tour, pour se faire plaisir, et pour se dire « Je fais un vrai vote de gauche » se sont finalement dit: «Attention, ne jouons pas et votons Hollande même si on n’est pas totalement séduits.»En même temps, ce vote important montre qu’il y a un mécontentement de fond prêt à s’exprimer par des moyens plus radicaux que l’expression parlementaire: c’est un capital de manifestation de rue, qui peut à la rentrée avoir une suite dans l’occupation de l’espace public, un peu dans la foulée de ce que le candidat du Front de Gauche a initié à la Bastille et à Marseille. Il a capté un potentiel de marcheurs.
      Juste pour le dire en passant, le FG a fait plus de 4 millions d'électeurs. On peut supposer que parmi ceux-ci se comptent notamment les plusieurs centaines de milliers de personnes qui étaient sur les places (pas seulement « dans la rue » : sur les places – il est vrai que ce n'est pas forcément loin à pied, mais comme sait tout politologue, les symboles, en politique, ça compte), de la Bastille et du Capitole, ou sur la plage du Prado, au Parc des expositions de Versailles etc. Aucune raison, donc, de limiter le mouvement du FG à « un capital de manifestation de rue ». Qu'il y ait dans la dynamique du FG, une place essentielle et centrale de la mobilisation de masse et de la politisation « par le bas », que son programme politique soit inséparable d'une conception forte du « double pouvoir », et que pour tout dire on risque fort en effet de nous voir pas mal dans la rue dans les prochains temps, n'autorise en rien de réduire cette formation politique à une accumulation de manifestants mécontents. Sauf à tenter par la bande de rabattre le FG sur une « opposition d'extrême-gauche » (nous parlons de l'usage médiatique fait de cette « étiquette », non des camarades qui en font leur propre usage pour définir leur position), que ce soit pour ressortir la rengaine sur « les extrêmes » (leur symétrie, les passages de l'une à l'autre etc., bref, les interminables antiennes du syndrome « rouge-brun »), ou que ce soit pour discréditer, en la disqualifiant comme purement verbale, « irréaliste » et « protestataire », la prétention du FG à prendre le pouvoir, y compris le pouvoir d'Etat.
      Cela dit, il n’a pas réussi à capter comme il l’espérait l’électorat populaire, et plus précisément l’électorat de la précarité, parce qu’il s’est adressé précisément à cette population, mais avec un langage très idéologique, très historico-théorique sur l’histoire de la République et de la Révolution française.
      - Ici, le travail de la politidéologue commence à se mettre en place plus en détail : 1) en épinglant d'abord un « langage très idéologique » comme raison de l'échec (on verra plus loin les explications vertigineuses qui en sortent), donc en préparant la réciproque : la raison du succès du discours d'extrême-droite comme un discours sans idéologie, un langage sans fards (un pas de plus et nous y serions : le langage même du peuple – mais patience, le pas sera franchi allègrement bien assez tôt) ; 2) en réduisant ce langage « très idéologique » à un langage « très historico-théorique sur l'histoire de la République et de la Révolution française ». Comme notre politidéologue, sans doute par souci de clarté et pour éviter de surenchérir dans la théorie, tient manifestement à tout embrouiller, il ne faut pas craindre pour bien l'entendre de démêler un peu tout ça. a/ Très idéologique : on l'a dit, c'est supposer que dans le champ politique, il y aurait des discours « plus » ou « moins » idéologiques, et qu'à l'extrême, aux extrêmes, il y aurait des discours « trop » idéologiques (non pas au goût de la politologie, qui bien sûr ne s'intéresse qu'à l'objectivité des faits, mais à la mesure de son efficacité : trop d'idéologie, n'est-ce pas ?, serait inefficace), et des discours peu, voire pas du tout idéologiques. b/ Très historique : c'est repérer qu'il y a des discours qui invoquent l'histoire, et d'autres qui ne l'invoquent pas. Quant à savoir pourquoi l'extrême-droite n'invoque pas son histoire, ça n'a pas l'air d'interroger notre politidéologue. Quant à savoir pourquoi le FG invoque beaucoup l'histoire, elle le constate, mais ne semble guère curieuse de se demander pourquoi il le fait, quel sens « idéologique », voire – soyons fou ! – quel sens politique, cela pourrait bien avoir. Notre politidéologue est une pure savante, qui observe les faits, et ne s'autorise qu'à constater l'efficacité pragmatique : trop d'histoire, c'est comme trop d'idéologie, ça ne touche pas « ces gens-là ». Surtout ne nous demandons pas pourquoi : ça doit être dans les gènes, peut-être que dans les gènes des pauvres, l'histoire ne doit pas être suffisamment codée. (Par pitié n'allez surtout pas chinoiser en demandant comment il se fait qu'il ait pu arriver par le passé que « ces gens-là » aient pu se mettre à se mêler de politique et d'histoire, au point de se mobiliser en prétendant la faire, cette histoire. Il faudrait en conclure que les gènes des pauvres ne sont pas les mêmes suivant les époques, ou que l'histoire change leur gènes, enfin ça deviendrait bien compliqué... Faisons comme notre politologue et ses pauvres, faisons comme s'il fallait mieux éviter les embarras du « très historique »). Quant à savoir enfin pourquoi notre politidéologue elle-même rabat tout le discours du FG sur du « très historique », et pourquoi elle dénie ainsi aussi massivement le fait que ce discours est le seul de l'espace politique actuel en France à articuler ouvertement, explicitement et constamment, son programme politique avec, d'un côté, sa plateforme idéologique, et avec, de l'autre, des analyses précises de la conjoncture actuelle et des diagnostics précis des urgences et des points d'intervention immédiats pour affronter des problèmes urgents et immédiats, voilà une question qu'il faudra garder en tête en lisant la suite des explications de notre politidéologue. c/ Même chose à garder en tête pour la haute analyse du discours du FG comme « très théorique », par quoi l'on apprendra bientôt pourquoi et comment, pour remporter l'adhésion populaire et se faire comprendre de « ces gens-là », il vaut mieux ne pas chercher à leur faire comprendre ni la situation actuelle ni ce qu'on leur en dit. Miracle de la « compréhension » politique idéale : moins ils se comprennent, mieux ils nous comprennent ; moins nous cherchons à leur faire comprendre, mieux nous sommes compris d'eux. Vous cherchez encore midi à quatorze heures ?
      Le langage de tribun qu’il a employé peut être comparé à quelques grands discours de la IIIe République. Or ce n’était pas forcément audible par les milieux de la précarité, ces 8 millions de Français qui vivent sous le seuil de pauvreté avec moins de 954 euros par mois. Et je ne suis pas sûre que ces gens-là, qui ne se demandent pas comment ils vont finir le mois, mais comment ils vont le commencer, soient sensibles à un discours fait d’histoire, de théorie et d’idéologie.
      – Nous approchons de l'apothéose : Laissons de côté le fait qu'il n'y a aucune raison de réduire le discours de Mélenchon à un « discours fait d'histoire, de théorie et d'idéologie » (drôle de « langage de tribun » pour le dire en passant !), que c'est au contraire, pour peu qu'on ait bien voulu l'écouter (mais peut-être est-ce accessoire pour l'analyse sans chichi de notre politidéologue), un discours qui est sans cesse articulé aux « problèmes concrets » des « gens » : question salariale au premier chef, question de politique industrielle et de politique de l'emploi, question d'accès au logement et d'intervention sur les loyers, etc. Laissons tout cela de côté, la question est ailleurs, et c'est précisément cette autre question que permet de ne pas interroger la formule de notre politidéologue : comment « ces gens-là » sont-ils déterminés à se poser spontanément la question de « comment ils vont finir le mois ». Evidemment, notre politidéologue ne peut pas se poser cette question, car c'est la question même du travail de l'idéologie et de la lutte idéologique... Mais son esquive a malgré tout un prix : si l'on veut passer sous silence cette question du travail de l’idéologie, celle de savoir à quel discours on est « sensible » ne peut rien faire d'autre que continuer de tourner en rond. Ainsi chez notre politidéologue, la tautologie de son « analyse » est presque parfaite : on est sensible aux discours qui nous parlent des choses auxquelles on est sensible... La tautologie serait réellement parfaite si les choses et les discours qui en parlent étaient exactement la même « chose » (donc le même « discours », fait de mots qui seraient les choses mêmes). C'est fâcheux que cela ne semble pas être tout à fait le cas. Cette fâcherie est un autre nom de l'idéologie. Pour notre politologue qui a découvert l'efficacité merveilleuse d'un discours moins idéologique voire pas idéologique du tout, on se contentera donc de cette quasi-tautologie – répétons : on est sensible aux discours qui nous parlent des choses auxquelles on est sensible. On pourrait se dire qu'on ne se sent pas bien avancé : ravisez-vous. Cette tautologie, nulle du point de vue analytique et théorique, n'est pas sans gain : elle est l'expression parfaite d'un racisme de classe en vertu duquel, par nature (puisqu'il ne doit surtout pas être question d'idéologie, de théorie ni d'histoire), les gens dans la misère seront plus « sensibles », spontanément et naturellement « sensibles » à un discours qui dit ce qu'il a à dire « sans histoire », sans « théorie », ni « idéologie » : un discours sans phrase, le discours même de la vie de « ces gens-là » sans sensibilité à l'histoire, à la théorie, à l'idéologie, – ce discours même, nous apprendra-t-on d'ici deux répliques, qu'a sanctionné par les urnes le résultat de l'extrême-droite. Nous apprenons ainsi de notre politidéologue, par la bouche sans voix (sensibilité oblige) de nos pauvres gens, que jamais en réalité il n'avait été question de discours luttant contre d'autres discours, de mots et d'idées contre d'autres idées et d'autres mots, de discours « faits d'histoire, de théorie et d'idéologie » extrême-droitières en lutte avec d'autres discours « faits d'histoire, de théorie et d'idéologie » républicano-socialistes-révolutionnaires. Non : au terme d'une analyse politologique approfondie, il appert plutôt que, autant une telle lutte aurait lieu d'être vers la fin de mois, autant au début du mois il vaut mieux faire taire l'histoire, la théorie, et l'idéologie, et tenir cet énigmatique discours sans phrase, ce discours tenu au degré zéro du discours : le discours immédiat collant au ras de la vie des pauvres gens, se confondant avec cette vie même comme s'il en émanait, comme s'il était son discours à elle qui est décidément sans phrase, ni théorie ni idéologie. La conclusion s'impose, aussi benoîte soit-elle : pas de pot que ce discours soit celui-là même du FN.
      Ce qu’ils veulent, c’est qu’on leur dise comment ils vont s’en sortir. Mélenchon s’est adressé à eux dans une forme trop idéologique, et d’une certaine façon trop cultivée du point de vue des références historiques.
      – Au cas où les choses seraient encore un peu obscures à nos oreilles trop imbibées d'historique, de théorique et d'idéologique, une dernière couche : « Ce qu'ils veulent, c'est qu'on leur dise comment ils vont s'en sortir ». Entendons : ce que veulent les gens votant pour Mélenchon, c'est qu'on leur raconte l'histoire de la Révolution française et surtout pas qu'on leur dise comment nous allons nous en sortir. Et vous vous étonnez d'être minoritaires ?! Dans le vide désarmant de son propos, notre politidéologue laisse cependant filtrer malgré elle un truc significatif. Au moins un élément qui peut contribuer à expliquer le succès du marine-lepénisme, un élément qui précisément occupe un point aveugle du propos de notre politidéologue comme de tant d'autres, et autour duquel celui-ci comme tant d'autres tournent en rond. Plus précisément : un élément qui peut contribuer à expliquer comment la lutte idéologique de l'extrême-droite se soutient et se renforce par l'idéologie politique dominant les appareils existants, UMP et PS au premier chef. « Ce qu'ils veulent, c'est qu'on leur dise comment ils vont s'en sortir » s'entend de deux manières : 1)- « Ce qu'ils veulent, c'est qu'on leur dise comment ON va faire pour qu'ils soient sortis de leur misère » : c'est la politique du savoir « par le haut » : ça avait servi à Sarkozy en 2007, ça sert éminemment le PS qui ne parvient pas à penser autrement, s'étant coupé de toute base populaire organisée par des organes de lutte ; ça sert enfin au marine-lepénisme qui emprunte cette idéologie politique de classe politicienne qui lui permet de combiner contradictoirement la rhétorique « anti-système » et « anti-élites » avec la posture la plus communément partagée de l'échiquier politique d'une résolution des problèmes « par le haut » (ce qui est absolument nécessaire à l'institutionnalisation de l'extrême-droite, car tout mouvement d'extrême-droite prétendant programmer et réaliser sa politique en s'appuyant sur un mouvement de masse, ferait immédiatement ressurgir au grand jour la nature fasciste du FN. Ne jamais oublier que le FN a été créé par L'Ordre Nouveau). 2)- « Ce qu'ils veulent, c'est qu'on leur dise comment ILS vont pouvoir agir pour s'en sortir » : c'est la politique du FG, qui implique une politisation par le bas, un empowerment, comme on dit maintenant, des masses. Une tout autre idéologie politique, donc, à partir de laquelle il faut comprendre les recours à la théorie (donc le pari de l'intelligence des masses, même – eh oui... – de « ces gens-là »), les recours à l'histoire (donc le pari de l'efficacité, pour la mobilisation des masses, du sentiment d'appartenir et de reprendre et de poursuivre une histoire collective), et il faudrait ajouter aussi, le recours à la géographie et à la géopolitique (donc le pari de l'efficacité, pour la mobilisation des masses, du sentiment d'être pris et partie prenante d'une conjoncture internationale), et non pas je ne sais quel excès de culture théorique et historique. Ce qui rend la tâche du FG difficile, et ce qui fait que ses succès ne seront que progressifs par un travail de longue durée, c'est qu’à cette mobilisation nécessaire et à cette politisation par le bas, s'opposent, non seulement le FN, mais l'ensemble des autres formations politiques qui ne se maintiennent au pouvoir qu'en luttant activement pour reproduire la dépolitisation de larges fractions de la population (et pas que de « ces gens-là »). C'est encore plus vrai en cette période de crise économique, et ce sera de plus en plus vrai au fil de l'aggravation de la crise jusqu'à sa transformation en crise politique. Là encore, il faut dire du FN, à la fois qu'il mène efficacement sa lutte, et qu'il se contente de recueillir les fruits des pratiques idéologiques que mènent à son profit les deux autres formations politiques libérale et socio-libérale.
      En revanche, Marine Le Pen a séduit…
      Oui, ces milieux de la précarité ont été touchés par Marine Le Pen. Elle est d’ailleurs en tête chez les ouvriers. Selon TNS Sofres, 35% des ouvriers ont voté pour Marine Le Pen, viennent ensuite François Hollande (25%), Nicolas Sarkozy (15%) puis Jean-Luc Mélenchon (11%).Malheureusement, elle est la seule qui a su parler de précarité aux populations concernées en se faisant comprendre. Parce qu’elle avait un langage qui était le langage de ces gens-là sur le pouvoir d’achat, sur le chômage. Et c’était effectivement les préoccupations premières de ces populations. Elle a su leur parler d’une façon qui n’est pas du tout théorico-philosophico-idéologique, mais dans un langage de tous les jours immédiatement accessible.
      Ce paragraphe est le summum de l'infamie et de la bêtise de notre politidéologue passive : « [Le Pen] est la seule qui a su parler de précarité aux populations concernées en se faisant comprendre » : il faut croire que Le Pen, parce qu'elle est très intelligente, ou parce qu'elle a eu un formidable coup de chance, ou un peu des deux, a parlé le langage que « ces gens-là » parlent spontanément : « sur le pouvoir d'achat, sur le chômage »... Comme notre politidéologue est très savante, elle sait que « c'était effectivement les préoccupations premières de ces populations ». Comme elle est très savante, elle sait même peut-être que ces préoccupations étaient précisément au cœur du programme du FG. Comme elle en sait décidément beaucoup, on peut même imaginer qu'elle a même pu ressentir le sentiment un peu gênant que c'est précisément le FG qui a porté ces sujets au cœur de la campagne, forçant les autres candidats, avec des degrés d'embarras et de résistance variables, à se prononcer sur ce terrain-là... Du moins la suite de son propos laisse penser qu'elle en a une petite idée, puisqu'elle se sent le devoir explicatif de préciser que ce n'est pas seulement le fait d'en avoir parlé, mais la manière dont elle en a parlé, qui a assuré à Le Pen son audience chez « ces gens-là ». Notre politidéologue, qui ne rechigne donc décidément devant aucune infamie, en tire la conclusion : si l'extrême-droite a attiré à elle beaucoup de voix, c'est parce qu'elle parle dans le langage de tous les jours immédiatement accessible. La boucle est bouclée. Il suffirait de la rouvrir microscopiquement, et de demander par quel processus, quelles pratiques, quelles luttes larvées ou ouvertes, le langage de tous les jours est si facilement accessible au discours de l'extrême-droite, pour que « l'explication » de notre politidéologue, c'est-à-dire son racisme de classe et la tautologie qui en tout et pour tout lui tient lieu d'explication, s'effondre.
      C’est important de le noter, et il faudrait quand même que d’autres leaders politiques réfléchissent à la manière de s’adresser aux gens de ces milieux-là, qui n’ont pas de culture politique affirmée, qui sont «dans la dèche» et ont une aspiration: qui peut nous en sortir? Marine Le Pen leur propose des solutions extrêmement simplistes, mais quand elle parle aux gens de leur situation et de leurs difficultés, eh bien on la comprend.
      - C'est important de le noter, en effet, car on touche ici le noyau dur des présupposés de notre politidéologue passive : 1) Les gens d'en bas ont une faible culture politique (une culture politique non « affirmée » ?), cet état de fait étant donné comme un attribut invariant de « ces milieux-là » (ce qui écarte deux autres hypothèses : que cette faible culture politique soit l'effet d'une politique bien déterminée, une politique de dépolitisation de ces milieux-là ; que cette faible culture politique ne soit pas du tout « faible », mais une autre culture politique, inculquée par des voies diverses et nullement liée à un invariant pseudo-sociologique attaché à tel ou tel milieu). Il fallait précédemment une philosophie du langage ordinaire pour soutenir le racisme de classe ; il faut y adjoindre à présent une pseudo-sociologie naturalisante ; 2) Cela étant donné, le jeu politique consiste uniquement à « s'adresser à » des gens, leur parler un langage qu'ils sont susceptibles de comprendre, selon un mode de compréhension qui n'a surtout pas comme virtualité de transformer le sens de l'adresse, unilatéral, allant des « leaders politiques » qui parlent aux gens, et des gens qui écoutent et qui comprennent, ou tant bien que mal, ou pas du tout, ce qu'on prend la peine de leur dire ; 3) Le succès électoral de Le Pen vient de l'heureuse rencontre des deux présupposés précédents, qui érige en vertu explicative la tautologie absurde où notre politidéologue est bien décidée à enfermer son discours, et d'où, une fois le cercle aussi bien bouclé, il n'y aura pas d'autres prescriptions à tirer (car « il faudrait quand même... ») que faire adopter aux autres « leaders politiques » le langage si malin de simplicité de Le Pen. Tautologie donc, toujours la même, une dernière fois : Le Pen remporte un succès électoral parce qu'elle propose des solutions extrêmement simples à des gens qui ont une capacité de compréhension extrêmement simpliste : et voilà le miracle de la rencontre simple entre la subjectivité de la fille le Pen et l'objectivité des milieux populaires : « Quand elle parle aux gens de leur situation et de leurs difficultés, eh bien on la comprend »... Tirez-en de la graine... Comment ? Ce n'est pas, Madame, ce que vous vouliez dire ? Vous vouliez peut-être dire qu'on peut à la fois parler aux gens de leur situation et de leurs difficultés et se faire comprendre d'eux, sans pourtant tenir le discours d'extrême-droite ? Vous vouliez peut-être laisser penser que l'on peut s'adresser autrement à la faculté de compréhension que les gens peuvent avoir de leur situation et de leurs difficultés ? Vous voudriez peut-être même laisser entendre, un matin où vous vous lèveriez particulièrement gaillarde, que cela pourrait passer par un travail d'acculturation politique ou de (re)politisation de « ces gens-là », comme d'autres ? Allez ! vous ne seriez pas si loin, ce beau matin-là, de comprendre ce qui se passe au Front de Gauche et le sens de sa bataille idéologique, la théorie et l'histoire en prime.
      Le discours du PS doit être plus accessible aux milieux de la précarité qui ne sont par définition pas très éduqués, pas très politisés.
      – Mais non, quoique vous vouliez, vous, votre discours quant à lui ne veut décidément rien de tout cela. Il préfère que les sociolibéraux tiennent un langage plus accessible aux « milieux de la précarité ». C'est-à-dire que si vous respectez un tant soit peu la trivialité qui lui tient lieu de cohérence, vous préférez qu'ils tiennent un langage un peu plus simpliste (vraiment, encore davantage ?), suffisamment simpliste pour être accessible à ces gens décidément, irréductiblement, indélébilement, « pas très éduqués et pas très politisés ».
      Cela a-t-il effacé la dimension raciste du FN?
      Il ne faut pas avoir une vision dans laquelle Marine Le Pen signifie forcément racisme. Pour certains, c’est le cas. Pour d’autres, c’est une demande de protection, une demande d’aide, ce qui peut avoir pour conséquence un message comme « aidez-nous plutôt que d’aider les étrangers ». Mais c’est en grande partie un appel au secours quand on ne sait plus à quel saint se vouer pour améliorer sa situation. Les histoires de halal, de piscine, de permis de conduire, je ne pense pas que ça ait eu de l’importance, ce qui préoccupait ces populations, c’était le chômage et le pouvoir d’achat.
      – Décidément, notre politidéologue a pris au fil de l'interview du poil de la bête, elle ne s’arrêtera pas… C’était déjà beau d’avoir prêté au FN le langage du peuple ; le bouclage de la boucle veut que le peuple lui-même parle aussi le langage du FN. Certains sont bel et bien racistes (ils me l’ont dit à l’oreille, de leur bouche muette, dans le langage de l’idéologie raciste, et bien qu’ils ne soient pas accessibles à l’idéologie, enfin dans cette idéologie sans idéologie qu’est le racisme…) ; mais, pour les autres, c’est simplement une « demande d’aide », de ce type de demande d'aide qui a pour « conséquence » – ça coule d'une logique déductive linéaire et impeccable – « un message comme “aidez-nous plutôt que d’aider les étrangers”… ». On croyait rêver, ça tourne au cauchemar. Il y a les racistes et ceux qui ne sont pas racistes mais dont la situation difficile aurait pour conséquence la préférence nationale et le rejet de l’autre. On hésite : notre politidéologue est-elle en train de nous dire qu’il est normal d’avoir peur, de rechercher la « protection » et de préférer les Français aux étrangers quand on vit une situation objectivement difficile ? Qu’il y a un racisme de conséquences ou un racisme involontaire bien compréhensible ? Ou bien tout simplement que la préférence nationale et le rejet des étrangers ne sont tout simplement pas racistes parce qu’ils sont une conséquence et non une intention. La xénophobie, ou le réflexe pavlovien du national qui va mal… Etre aidé, c’est qu’on donne d’abord aux Français avant de donner aux étrangers, cela va de soi… Non cela ne va pas de soi, mais Fraternité, Solidarité de classe, l’aide comme Entraide sont sans doute des mots tabous pour notre politidéologue sans idéologie. Les Français ne pourraient-ils pas voir dans les étrangers surexploités des alliés potentiels de leurs luttes pour des droits collectifs qui empêcheraient qu’on puisse se servir de ceux-là comme un instrument pour tirer sur la corde et abaisser la condition de ceux-ci ? Non, car décidément « ces gens là » ne sont pas capables de savoir « à quel saint se vouer ». C’est vrai que, pour elle, tout ne peut que venir du Très-Haut, du Saint des saints et de la main de Dieu le Monarque et, dans cette optique là, mieux vaut que les étrangers soient empêchés de nous piquer les miettes qu’on voudra bien nous accorder. Quid, là encore, du travail idéologique qui s’est acharné à défaire la mémoire des luttes et des solidarités ouvrières ? Mais non, oubliai-je, « ces gens là » n’ont pas d’Histoire, donc pas de mémoire, pas plus qu’ils ne comprennent quoi que ce soit à l’idéologie de la solidarité entre classes. Mais, pourtant, les voilà préoccupées, « ces populations », par « le chômage et le pouvoir d’achat », alors qu’elles ne semblent pas accorder d’importance aux « histoires de halal, de piscine et de permis de conduire ». C’est à n’y rien comprendre, quelle mouche les a piqués ? Voilà que "ces gens-là" se mettent à penser par eux-mêmes et à ne pas penser comme Marine Le Pen dès qu’ils ont un problème. Mais que lui est-il arrivé du même coup à elle, elle qui comprend si bien le langage du peuple, qui parle même comme eux ? Pourquoi cette fausse note, cela ne lui ressemble pas. Pourrait-on alors imaginer que « ces gens-là » se mettent à penser par eux-mêmes, et se mettent à suivre d’autres voies que les fumisteries du FN. Vous n’y songez pas, car ils ont trouvé à se vouer au saint de la Femme…
      Du coup, y a-t-il un nouveau visage de l’électeur frontiste?
      Il y a un fait totalement nouveau depuis plusieurs mois. Depuis 1984, date où le FN entre en compétition dans des scrutins, les femmes étaient systématiquement moins nombreuses que les hommes à voter pour lui. Depuis fin 2011, on a observé que certaines catégories de femmes se laissaient séduire par Marine Le Pen, et pas n’importe quelles catégories, puisque c’étaient les ouvrières et les employées (20% des hommes et 18% des femmes ont voté pour elle).Pourquoi les séduit-elle? Elle n’a pas le côté repoussoir du père, parce que c’est une femme jeune, mère de trois enfants, divorcée, qui a travaillé, qui est évidemment beaucoup plus proche de ce que sont les femmes en France aujourd’hui que ne l’était le père, avec tout ce qu’il pouvait trimballer aussi bien de machisme, de grossièreté que d’antisémitisme… les femmes s’identifiaient moins à lui. Il y avait chez le père une espèce de violence qui a toujours fait peur aux femmes et que Marine Le Pen a su domestiquer dans son entreprise dedédiabolisation du Front national.Et comme elle a su s’adresser aux milieux de la précarité, composée en majorité de femmes… CQFD.
      – La pente est si bien descendue depuis le début de l'interview, qu'on ne sait plus comment la remonter sans recommencer le même démontage, encore. Ça va devenir ennuyeux. Allons au plus court, puisque c'est toujours la même chose. Notre politidéologue, qui décidément ne semble pas comprendre grand chose à la politique, et encore moins à la place qu'y occupe la bataille idéologique, ayant déserté toute analyse sur ce terrain, peut continuer à enfiler les perles des évidences idéologiques. Il ne lui fallait pour commencer rien de plus qu'une vague philosophie du « langage ordinaire » pour étayer le racisme de classe véhiculé par son « analyse », quitte à découvrir que le langage de « ces gens-là » rejoint par un miracle des plus ordinaires le langage du FN. Il lui fallut ensuite une petite dose de naturalisation pseudo-sociologique pour renforcer ce racisme de classe, quitte à découvrir que l'absence de « culture politique affirmée » dans « les milieux de la précarité » rejoignait par la loi des milieux sociaux la culture politique d'extrême droite. On ajoutera, pour mieux coller à l'objectivité brute des chiffres électoraux, une petite dose de psychologie de comptoir (on en trouve même au CNRS) pour redoubler le racisme de classe d'un racisme de genre – ne soyons pas chiche : d'un sexisme. Ne vous demandez plus quels sont les affrontements d'idées qui se trament sous les positions politiques des gens, qui les renforcent ou qui les déplacent : la catégorie magique d'« identification » fait l'affaire, et à moindre frais. Autant les petites gens votaient simplement extrême-droite parce qu'ils avaient simplement un langage simple résonnant simplement avec le discours de la fille Le Pen, autant parmi ceux-ci, « les femmes » se singularisent par une adhésion qui va jusqu'à s'épargner cette simplicité de langage : une adhésion par identification. Quelques narcissiques parmi les simplets, en somme. Ô mon beau miroir, tu m'intéresses toujours plus que les tracas de début et de fin de mois. Histoire de corps, histoire d'image, en-deçà des turpitudes hasardeuses du symbolique, en-deçà de tout langage, pas même un langage sans phrase. Comme quoi la construction bourgeoise de la différence des sexes héritée du XIXe siècle n'a pas achevé son œuvre. Ça tombe bien, la politique répressive du FN non plus. Plus rien ne se reflète pourtant, dans le miroir de notre politidéologue, sur les propositions du FN sur les femmes, dont Marine  comprend si bien les problèmes et qui le lui rendent bien : rien sur le « revenu parental » dont l’objectif avoué est le retour des femmes au foyer, rien sur la fin annoncée de l’IVG (avec le non remboursement de l’IVG dit « de confort », voire « de récidive »). Mais c’est vrai, Marine le Pen est tellement moderne, « c’est une femme jeune, mère de trois enfants, divorcée, qui a travaillé », peu importe si sa vision des femmes relève d’une infinie régression, car tout se tient, pour Marine le Pen comme pour notre politidéologue, les femmes, après tout, ne sont que des corps sans langage qui rencontrent d'autres corps, enfin au moins s’agissant de « ces femmes-là ».

      En revanche, les femmes ont plus voté pour Sarkozy que les hommes, car il garde un socle important de femmes âgées.
      – Inutile de perdre son temps : on méditera simplement une seconde ce « car » élégant, un peu téméraire en y songeant, qui quoi qu'il en soit donne la mesure des hautes « explications » de notre politologue – ou comment des corrélations statistiques sont érigées en cause. Notez malgré tout que, quand on a renoncé à analyser la politique par des causes politiques, et les idéologies dominantes par un état donné des luttes entre idéologies antagoniques, les corrélations statistiques sont généralement d'un secours non négligeable.
      Cette nouvelle sociologie frontiste modifie-t-elle l’arithmétique des reports de voix?
      En 2007, 14% des voix FN s’étaient reportées sur Royal. Les électeurs de Marine Le Pen seraient, selon des chiffres qui varient beaucoup, 29% (Sofres) ou 17% (Harris) à se reporter sur François Hollande. Même si on fait la moyenne entre ces deux estimations, c’est nettement plus qu’en 2007.C’est bien joli de raisonner par l’arithmétique et de dire droite plus extrême droite plus Dupont-Aignan ça fait un bloc de 47% donc un peu plus que les 44% de voix de la gauche. Mais l’arithmétique n’a pas de sens. C’est la politique qui compte, et les voix de Marine Le Pen ne vont pas suivre Sarkozy comme des petits moutons.En 2007, 69% des électeurs de Le Pen avaient voté Sarkozy au second tour. En 2012, entre 44% (Harris) et 45% (Sofres) d’entre eux feraient de même. Car entre 39% (Sofres) et 26% (Harris) prévoient de s’abstenir. Au second tour de 2007, leur abstention n’avait été que de 17%. En résumé, ils prévoient de voter un peu plus Hollande, de s’abstenir un peu plus et de moins voter pour Sarkozy…
      – Eh oui ma bonne dame, c'est bien joli c'est bien joli. Quoi qu'à y réfléchir, on ne vous suit plus guère. « C'est la politique qui compte », dites-vous, et non le décompte des petits moutons passant d'une clôture à une autre. Mais quelle « politique » ? Vous n'en direz, décidément, rien. Il ne vous reste plus, à vous être avancée à une telle hardiesse, qu'à faire repli vite fait bien fait, et donc vous contredire aussitôt en nous affublant de tant de chiffres d'instituts sondagiers dont la politique implicite, elle aussi, restera tue. La politique, à l'évidence, n'est pas votre affaire ; aussi votre discours politologique peut-il à ses aises se contenter de reproduire et de véhiculer, à travers vous, les forces de dépolitisation qui opèrent dans notre société, et les forces politiques qui tirent profit de cette dépolitisation. Encore une fois, Madame nous est indifférente ; son discours, lui, ne l'est pas, si emblématique de tant d'autres depuis quelques jours, et où se sédimentent les arguties qui seront utilisées en temps et en heure quand elles seront utiles à la bataille idéologique contre le FG. Ici encore, dès maintenant, on ne lâchera rien, sur tous les fronts, même idéologique, même théorique, même historique, même avec « ces gens-là ».

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