• Le complotiste de l'Elysée, par Frédéric Lordon

    On peut tenir pour l’un des symptômes les plus caractéristiques des crises organiques l’emballement des événements, et la survenue à haute fréquence de faits ou de déclarations parfaitement renversants. En moins de 24 heures, nous aurons eu les enregistrements Benalla, aussitôt enchaînés avec une rafale de propos à demi-« off » signés Macron, et la mesure du dérèglement général est donnée à ceci que, dans la compétition des deux, c’est Benalla qui fait figure de gnome. En fait, on n’arrive plus à suivre.

    Lire aussi Mathias Reymond, « Ils l’ont tant aimé », Le Monde diplomatique, février 2019.

    Il le faut pourtant, car tout est magnifique. Macron en « off », c’est chatoyant. C’est qu’il est l’époque en personne, son plus haut point de réalisation : managérial, ignorant de tout ce qui n’est pas sa classe, le racisme social jusque dans la moelle des os, le mépris en toute innocence, et surtout l’absence complète de limite, de censure, de reprise de soi. C’est une compulsion venue de trop loin : dans l’instant même où il annonce sa propre réforme et jure de faire désormais « très attention » à ses « petites phrases », il se scandalise que le premier « Jojo avec un gilet jaune » ait « le même statut qu’un ministre ou un député » — « les petites phrases, j’arrête quand je veux », d’ailleurs « je commence demain ». Et c’est cet individu dont les « analystes » des grands médias se demandent « dans quelle mesure il tiendra compte des résultats du grand débat »… Mais peu importe, c’est tellement beau qu’on en reste émerveillé. Même une fiction à petit budget n’oserait pas se donner un personnage aussi énorme, aussi « cogné » — mais c’est sans doute le propre de cette époque que la fiction, même débridée, peine à se tenir au niveau de la réalité.

    Avec « Jojo » déjà, il y avait de quoi faire — un hashtag #JeSuisJojo par exemple ? Mais on n’avait encore rien vu. C’est quand il entre dans « l’analyse » que le « patron » de Benalla se surpasse. La restitution par Le Point de ces merveilleux « off », assurément des documents pour l’Histoire, livre sur l’entendement, il faudrait plutôt dire sur la psyché présidentielle des aperçus proprement vertigineux — et, à chaque jour qui passe, nous savons un peu mieux à qui nous avons à faire.

    C’est tellement ahurissant qu’on est presque obligé de se demander s’il n’y a pas quelque part de malignité chez les scribes du Point. En revanche il n’y a pas beaucoup de place pour le doute quant à la fidélité de la transcription. « Le président de la République considère l’embrasement du mouvement des « gilets jaunes » comme une manipulation des extrêmes, avec le concours d’une puissance étrangère » (c’est Le Point qui parle). Dès la première ligne on mesure le diamètre du cigare de moquette. Tout le reste n’est qu’une énorme taf, avec cendriers qui débordent et ronds de fumée comme ça. « Dans l’affaire Benalla comme “gilets jaunes”, la fachosphère, la gauchosphère, la russosphère représentent 90 % des mouvements sur Internet (…) Ce mouvement est fabriqué par des groupes qui manipulent, et deux jours après, ça devient un sujet dans la presse quotidienne »(Macron). « Selon lui (ici c’est Le Point qui parle), il est évident que les “gilets jaunes” radicalisés ont été “conseillés” par l’étranger ».

    Lire aussi Michel Pinçon & Monique Pinçon-Charlot, « La caste au pouvoir », Le Monde diplomatique, février 2019.

    En général, le spectacle d’une déchéance n’est pas beau à voir, à plus forte raison quand elle est si précoce. Mais disons les choses : ici, c’est franchement drôle. Un peu inquiétant, sans doute (en fait beaucoup), mais drôle. En fait c’est surtout drôle d’imaginer les mâchoires décrochées des chasseurs de complotistes. Parce que Macron en roue libre dans la russosphère, les « gilets jaunes » pilotés depuis le Kremlin, pour n’importe qui, c’est à mourir de rire, mais pour eux, c’est Ganelon, Trafalgar et Blücher réunis. Normalement, on était d’accord : le complotisme, c’était pour les « autres », les « affreux », ceux précisément qui ne croient pas en la raison libérale. Mais comment fait-on si c’est le héros, celui pour qui on a raconté tout ça, qui décompense et se met à courir en chemise de nuit dans les rues ?

    Ici, on rêverait de voir leurs têtes à tous : Jean-Michel Aphatie, Patrick Cohen, Nicolas Demorand, Léa Salamé, Ali Baddou, Sonia Devillers (la chasse au complotisme n’a pas de soldats plus typiques que les demi-habiles de France Inter), mais aussi les inénarrables Décodeurs, les animateurs de France Culture qui n’ont pas cessé d’organiser, gravement concernés, des émissions et des débats publics sur les fake news, de la parlote au kilomètre, de la conférence à rallonge, des régiments d’intellectuels vigilants, à Blois, au Mans, aux Bernardins, à l’Opéra Bastille, bref partout où l’on « pense », et puis aussi les chefferies éditoriales qui s’étaient trouvé cette opportune croisade de substitution pour faire oublier leurs propres abyssales défaillances. Mais le point de tragédie est atteint quand on pense aux malheureux de Conspiracy Watch, à ce pauvre Rudy Reichstadt qui vient de se manger l’équivalent psychique d’un tir de Flashball, qui vit son moment LBD à lui — et comme les autres : en pleine tête.

    Voilà donc toute cette armée de la Vertu, totalement décomposée, pétrifiée même, à la limite de la fatal error face à au dilemme qui vient : Macron qui passe le 38e parallèle, en parler ou n’en pas parler ? En parler, c’est ou bien se couvrir de ridicule ou bien devoir renoncer à ses buts de guerre cachés — le complotisme, c’était les gueux, l’anticomplotisme le passeport tamponné pour le Cercle, doublé d’une pétoire idéologique anti-contestation. N’en pas parler donc ? Mais patatras : boulevard pour RT France qui s’est spécialisée dans tout ce dont les médias français ne parlent pas, et qui ne se refusera pas pareil caviar : retourner le complotisme contre ses accusateurs de complotisme, un mets de choix.

    C’est qu’en effet RT se porte bien en exacte proportion de ce que les médias officiels font défaut. S’être redémarrés à la manivelle pour essayer de refaire leur retard sur les violences policières, n’ôtera pas que, pendant presque deux mois, ils ont été aveugles et sourds à l’un des événements les plus importants de l’histoire française depuis un demi-siècle : un soulèvement sans précédent, la montée du régime vers un niveau de répression inouï, l’effondrement de toute démocratie dans l’obligation pour les manifestants de mettre très gravement leur intégrité physique en jeu au moment d’exercer leur droit politique le plus fondamental. Il restera dans l’Histoire que ces médias ont d’abord recouvert l’Histoire.

    C’est pourquoi il est fatal que la honte du journalisme français se mesure à ce paradoxe tout à fait inattendu que RT est devenu à peu près le seul média audiovisuel honorable ! Personne n’est assez malvoyant pour ne pas saisir que l’entrain de RT ne doit pas qu’aux enthousiasmes déontologiques de la « bonne information » — mais enfin la presse du capital a elle aussi les ressorts troubles de ses propres entrains, ou plutôt de ses propres absences d’entrain. Il reste que RT donne à voir pendant que les autres oblitèrent, et que ça fait quand même une sacrée différence quand il s’agit d’information.

    Alors le Russe a un mauvais fond, c’est certain, mais il n’a pas oublié d’être malin. En réalité, dans l’état de ruine où se trouve le champ médiatique français, sa stratégie était gagnante à coup sûr : 1) repérer dans le système du débat public français le défaut de la cuirasse : les médias mainstream totalement alignés sur l’européisme libéral et pâmés devant sa variante macronienne ; 2) fournir tout ce qu’il était devenu presque impossible d’avoir dans ces médias : de l’information immédiate, gênante, du débat rouvert ; 3) faire passer en contrebande, et bien enrobé dans le reste, tous les contenus de la géopolitique poutinienne, jusqu’aux plus limites, parce que de ce point de vue, en effet, ça y va, et sans se gêner (cependant, personne ne s’est beaucoup offusqué que depuis des décennies Le Monde soit le porte-voix du Quai d’Orsay, ni que France 24 ait l’indépendance d’une roue dentée). Heureusement, Macron, qui n’est pas la moitié d’un futé non plus, voit tout dans le jeu des Russkofs : ils organisent les « gilets jaunes » et font faire du média-training au Gitan, c’est assez clair. Et pendant ce temps « nous, on est des pitres » (Macron au Point). Pour le coup, c’est pas faux.

                                      pour lire la suite cliquer sur  Frédéric Lordon


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