• Libye : les rebelles avancent derrière les avions de l'Otan

    De Benghazi à Brega

    Reportage. Les bombardements se poursuivent et visent davantage à aider la rébellion qu'à protéger les civils. L'avancée des insurgés n'est possible que grâce aux frappes aériennes, de plus en plus nombreuses.

    Salopette de travail bleue frappée du logo d'une société pétrolière, Ismaïl bombe le torse. C'est un grand costaud de cinquante-cinq ans, la barbe fournie. Il est là, au bord de la route, avec des dizaines d'autres chebabs (les jeunes ou les gars), entre Ajdabiya et Brega. Il se réjouit de la déroute des forces de Kadhafi qui ont quitté la première ville mais dont on ne savait plus très bien à ce moment-là si elles s'étaient repliées sur la seconde. Ismaïl vient confirmer que la voie est libre, au moins jusqu'à Brega. Après, on verra ! Á la ceinture, Ismaïl porte une petite faucille. Il ne comprend pas l'allusion lorsqu'on lui demande s'il a aussi un marteau, mais en sort un, de ceux qu'on utilise pour briser les vitres en cas d'urgence. Du lourd avec lequel, dit-il, il entend tuer Kadhafi. En attendant d'arriver à Tripoli, celui qui affirme connaître « tout le monde à Brega, y compris les femmes dans les maisons » (sic), parle beaucoup. Il parle de la présence des loyalistes à Brega comme « d'animaux fous qui ont fouillé les maisons ». Il parle de l'arrestation de l'un de ses fils et du simulacre d'exécution qu'il aurait subi. Il parle d'un blessé abattu à bout portant et ajoute : « Je jure qu'ils l'ont fait, c'est si facile pour eux. »

    En entrant dans Ajdabiya, que l'on avait quitté il y a dix jours alors que les troupes kadhafistes y étaient victorieuses, on est surpris par l'état de la ville. Il ne semble pas y avoir eu de « durs » combats et les magasins n'ont pas été pillés, ni détruits par des « soldats enragés », ainsi que le proclame Libya Horia, la radio de la rébellion dont le ton s'islamise de plus en plus. Quelques façades portent des impacts de balles mais ce sont celles situées sur la route principale. Les quartiers n'ont pas été touchés et il n'y a pas eu de forte résistance de la part d'une population qui a préféré se réfugier à Benghazi ou dans les fermes environnantes. Ce que confirme Nasser, la trentaine, arrivé il y a à peine une semaine. Il vit en Allemagne, parle parfaitement l'anglais et se dit « travailleur social ». Un travailleur social en tout cas suffisamment aguerri pour qu'on l'envoie immédiatement au combat, au sein de petites formations d'avant-garde. La veille de la « chute » d'Ajdabiya, Nasser est entré par la porte sud de la cité. Déjà, il nous disait : « La ville est libre. Les soldats de Kadhafi sont à l'extérieur, avec leurs tanks, et nous plaçons des hommes vers leurs positions. »

    Il est des discours qui se ressemblent. Alors que Kadhafi accuse les insurgés d'être des agents de l'étranger, des drogués, des membres d'al-Qaida, les insurgés pour leur part voient en lui un allié d'Israël. On nous a même demandé s'il était vrai qu'à Benghazi l'armée israélienne était venue soutenir les forces gouvernementales ! Côté rébellion, on préfère mettre l'accent sur les mercenaires étrangers. Comme le fait Salem Larifi, de Brega. « Dans la journée, les soldats libyens étaient présents, ça allait encore. Mais le soir, c'étaient des Tchadiens, des Noirs. Ils cherchaient de la drogue pour leur propre consommation. » Mais Mohammad Salam tempère ces propos. Lui est un cas un peu à part. Lorsque les kadhafistes sont entrés à Ajdabiya, où il vit, il n'a pas fui vers le nord, vers Benghazi, mais vers l'ouest. Il a trouvé refuge à Brega parce que, dit-il, « je m'en fous que ce soit des pros ou des anti-Kadhafi. Ce qui compte, c'est la sécurité ». Il a bien vu des Africains, mais mêlés aux Libyens. Ce qui a frappé ce jeune de vingt-deux ans, c'est surtout les patrouilles dans les rues « et cette manière qu'elles avaient de demander si "on était avec Kadhafi" et de (nous) forcer à placarder son portrait sur les portes des maisons ».

    De Benghazi à Brega, en passant par Ajdabiya, la trace est nette. Des dizaines et des dizaines de véhicules, de camions, de chars gisent au milieu de la route ou sur les bas-côtés. L'avancée des insurgés n'est possible que grâce aux frappes aériennes, de plus en plus nombreuses, hier de la coalition, aujourd'hui de l'Otan. Même le fier Ismaïl, que nous avons laissé pérorer devant les jeunes, le reconnaît. « Les avions français ont transformé la nuit en jour, se réjouit-il. Ils ont bombardé pendant près de trois heures » dans la nuit de vendredi à samedi. « Ils ont tapé jusqu'à 5 heures du matin, précise Lamloum, venu de Tobrouk. Ce n'est qu'ensuite que nous sommes entrés dans Ajdabiya. » Les colonnes kadhafistes qui se sont repliées ont été ciblées. Les appareils français, britanniques et qatariens n'ont pas fait dans le détail. Tout mouvement a été stoppé net par un missile.

    L'idée de la zone d'exclusion aérienne n'était bien qu'une première phase tout entière comprise dans un plan plus large. Il ne fait plus de doute maintenant que l'Otan, puisque c'est elle qui a pris le relais, va accompagner la rébellion jusqu'aux portes de Tripoli, déjà bombardée. La France a annoncé avoir détruit cinq avions et deux hélicoptères près de Misrata (entre Syrte et Tripoli), mais ils étaient au sol ! Alors qu'étrangement aucun témoignage n'a été recueilli d'Ajdabiya lors de la présence des troupes gouvernementales, ceux provenant de Misrata sont nombreux mais sans possibilité de vérification. « Le vent du changement commence à souffler », affirme un porte-parole de l'insurrection. Mais il ne précise pas d'où il vient et quelle est sa direction.

    Ajdabiya, Brega (Libye), envoyé spécial de l'Humanité


    Pierre Barbancey


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