• Lucien Sève. « Sauver la planète homme »

    Le philosophe Lucien Sève, membre du Comité consultatif national d’éthique de 1983 à 2000, revient dans un livre récent sur la portée psychologique de l’œuvre de Marx. Il évoque la nécessité de « changer la vie » pour « changer le monde », dans la perspective d’un dépassement du capitalisme. Entretien.

    Lucien Sève est philosophe. il a publié notamment Penser avec Marx aujourd'hui. I. Marx et nous, éd La Dispute, Paris, 2004, Qu'est-ce que la personne humaine ? Bioéthique et démocratie, éd. La Dispute, 2006. Penser avec Marx aujourd'hui. II. « L'homme » ?, éd. La Dispute, Paris, 2008

    Dans « L’homme » ?, vous partez de votre vécu personnel. Et tout au long de ce livre, vous n’hésitez pas à dire « je ». Quelle place tient votre propre biographie dans votre réflexion philosophique ?

    Lucien Sève. Je ne supporte plus la théorie qui fait semblant d’émaner de nulle part, du moins dans les sciences inexactes comme l’anthropologie théorique dont traite ce livre. Effacer les marques subjectives de sa pensée, c’est dérober au lecteur bien des motifs de ce qu’on lui expose, donc ne pas respecter tous ses droits critiques. Je n’aurais pas trouvé honnête, par exemple, de ne pas m’expliquer sur ce qui m’a fait passer de Marxisme et théorie de la personnalité, en 1969, à mon livre d’aujourd’hui, si semblable et tellement autre pourtant. Ce livre n’est pas du tout une réflexion sur ma vie – ce serait un tout autre ouvrage –, mais bien dans ma vie.

    Et quel rôle particulier joue l’âge que vous avez atteint dans la manière dont vous abordez l’importante question de la vieillesse ?

    L.S. Un rôle tout à fait subalterne. Ce qui m’a conduit à exposer une originale « conception historico-sociale de la vieillesse », dont le manque se fait tellement sentir, c’est la logique de l’ouvrage, et non pas le fait que j’avais quatre-vingt-deux ans en l’écrivant. Cet âge m’a aidé à éprouver les idées que j’avance, mais leur source est ailleurs : dans la perspective anthropologique si féconde entrouverte par Marx, puis élargie par de grands psychologues comme Vygotski, encore scandaleusement ignoré hors d’un petit cercle de spécialistes, et à qui pour cette raison je consacre tout un chapitre. À cette psychologie, il va bien falloir venir, maintenant qu’a notoirement fait faillite le « tout-génétique ». Quant à la prétendue absence de frontière entre le chimpanzé et « l’homme » dont on nous rebat les oreilles, c’est oublier ce petit détail sans équivalent du côté du chimpanzé : le monde humain né du travail outillé, de la parole échangée, de l’ordre social institué, de tout le développement historique à partir duquel le petit d’homme s’hominise. Là justement est tout le contenu de mon livre.

    Vous affirmez que Marx, loin de penser uniquement en termes de masses, s’intéresse de près à l’histoire personnelle dans ce qu’elle a de moins abstrait. Quels furent les effets de l’orthodoxie marxiste dans le champ de la stratégie politique ?

    L.S. Permettez-moi de m’attarder un peu sur le début de votre question. C’est en effet une chose assez extraordinaire. Pour tout le monde, marxistes inclus trop souvent, Marx nous parle d’histoire, d’économie, de politique, bref, d’humanité en masse. Certes. Mais ce qu’on ne dit presque jamais, et dont j’ai fait à vingt ans la bouleversante découverte en lisant Le Capital, c’est qu’en même temps ses analyses sociales ont une portée psychologique cruciale, qu’elles sont décisives pour comprendre la personnalité et la biographie individuelles. Marx le premier a montré quelle mystificatrice abstraction est « l’homme », mais ce n’est pas pour mettre l’individu entre parenthèses, au contraire, le mouvement de l’histoire tel qu’il le conçoit a pour fin en soi – c’est sa formule – le plein développement de chacun. Une orthodoxie « marxiste » qui ne voyait pas ça ne pouvait pas ne pas avoir d’effets désastreux dans le champ politique.

    « Il n’y aura pas de “transformer le monde” sans un “changer la vie”. »

    Vous citez ainsi des phrases de Marx surprenantes comme « L’histoire des hommes n’est jamais que l’histoire de leur développement individuel » ou « Le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Est-ce à dire que la transformation de la société est subordonnée à la transformation de soi ?

    L.S. Vieille question. Jadis, le marxiste proclamait : pour transformer l’individu, il faut d’abord transformer la société. À quoi l’antimarxiste rétorquait : rien ne changera dans la société si en premier nous ne nous changeons nous-mêmes. Dilemme trop simpliste. Ce qui a le plus changé les femmes, c’est leur passage massif au travail salarié et la maîtrise de leur fécondité – deux évolutions sociales majeures, mais sous-tendues par la montée d’aspirations et capacités individuelles. Marx n’est pas du tout adepte d’un déterminisme sociologique unilatéral. On lit dans L’Idéologie allemande : « Une transformation massive des hommes s’avère nécessaire » pour que la classe exploitée devienne « apte à fonder la société sur des bases nouvelles ». Il n’y aura pas de « transformer le monde » sans un « changer la vie » concomitant.

    Comment, dès lors, relier ce « changer la vie » aux luttes collectives ?

    L.S. Mais « changer la vie » est nécessairement une lutte collective, en même temps qu’un effort personnel. Comment le salarié surexploité, maltraité, jetable pourrait-il changer sa vie tout seul ? « La vie », c’est pour une part essentielle ce que j’analyse sous le nom d’« emploi du temps », et l’emploi du temps individuel tient à tout l’ensemble des rapports sociaux.

    Parmi toutes les dimensions de l’individualité qui appellent transformation, les questions de genre semblent moins piquer votre curiosité que celles des âges de vie et du travail…

    L.S. Ce n’est pas une question de moindre curiosité, c’est qu’hélas, beaucoup moins de travail novateur se fait sur l’âge de vie que sur le genre. Les gender-studies inondent la science sociale, mais tout ou presque reste à dire sur le vieillissement en tant que processus socio-biographique – en tout cas, c’est ce que j’essaie de montrer. Et puis, « abolir les sexes » n’appartient pas au cahier des charges de l’émancipation sociale, mais « abolir les classes », oui, donc en finir avec le travail exploité. Et comment y parvenir ? Voilà qui a de quoi « piquer la curiosité », il me semble.

    Quant au combat écologique, qui serait oublieux de la « planète homme », n’est-ce pas réducteur de le résumer au sauvetage de la planète Terre ?

    L.S. Parce que vous entendez beaucoup Cohn-Bendit s’en prendre à la monstrueuse inhumanité du management capitaliste, dénoncer les licenciements boursiers, réclamer une vraie revalorisation des retraites ? Allons donc ! Moi je ne sépare en rien la cause écologique et ce que je nomme – songez qu’elle n’a pas même un nom aujourd’hui ! – la « cause anthropologique », c’est-à-dire l’urgente bataille contre la déshumanisation des vies humaines, j’écris au contraire en toutes lettres qu’elles sont « intimement connexes » (1). C’est le mouvement écologique tel qu’il est dans la plupart des cas qui, je le regrette fort, se réduit lui-même en croyant pouvoir rester « neutre » envers un capitalisme « personnicide ». On ne sauvera pas la planète Terre sans un gigantesque effort social, politique, culturel pour sauver la planète homme, aujourd’hui non moins gravement menacée que le climat par le règne universel du fric. C’est le sens même de tout mon livre.

    « C’est sous l’angle de la “personne” et de son “ respect” que j’ai eu à m’occuper activement de “ l’homme”.»

    Votre expérience au Comité consultatif national d’éthique a-t-elle représenté un tournant pour vous ?

    L.S. Avant de vous répondre, permettez-moi d’ajouter quelque chose à propos de ce tome 2 de Penser avec Marx aujourd’hui. J’aimerais dire que je ne m’y borne pas à exposer de façon très poussée la perspective anthropologique de Marx, tellement neuve encore pour la raison que Marx reste officiellement snobé, et que le marxisme d’Althusser, qui fait toujours autorité, l’a hélas entièrement censurée. Ça, ce n’est que la première petite moitié du livre. Ensuite, longuement, je confronte cette conception de « l’homme » avec celle de Nietzsche (sur qui je suis féroce), de Freud, de Heidegger, des primatologues de terrain. Et j’expose avec attention les développements contemporains de la question chez Sartre, Bourdieu et d’autres, chez les vygotskiens français d’aujourd’hui, eux aussi tellement snobés quand leur travail nous en apprend tant. Et je me risque moi-même à explorer les terres théoriques presque vierges de la théorie de la biographie – vieillesse comprise. Avec la crise du capitalisme financier de ces derniers mois, beaucoup semblent redécouvrir la puissance de la critique économique de Marx. Mais cette puissance n’est pas séparable de celle de sa critique anthropologique : il faut renoncer enfin à vouloir comprendre les faits humains en pensant « l’homme », cette grande abstraction mystificatrice, qui n’est pas par hasard omniprésente dans l’idéologie dominante…

    Quand en 1983, au moment de sa création, j’ai été nommé au Comité consultatif national d’éthique, c’est sous l’angle de la « personne » et de son « respect » que j’ai eu à m’occuper activement de « l’homme ». D’autant plus activement que j’ai été chargé par le président Jean Bernard d’animer un groupe de réflexion sur l’idée de personne humaine, puis de rédiger le rapport du CCNE sur cette question centrale. J’ai beaucoup appris dans cette intense coopération avec des gens éminents qui pensaient tout autrement que moi, ce qui ne nous a pas empêchés de nous entendre en fin de compte sur des points essentiels – ceux mêmes qui ont été repris dans la loi de bioéthique de 1994. Puis-je dire pour autant que cette riche expérience, qui s’est prolongée jusqu’en 2000, a été « un tournant » pour moi ? Pas vraiment, en ce sens que la perspective anthropologique dans laquelle je pensais depuis longtemps s’y est trouvée spectaculairement confirmée, enrichie certes, modifiée sur certains points, mais pour l’essentiel validée. Et cette validation du travail éthique n’est pas étrangère à mon propos d’ensemble dans le gros livre que je viens de publier.

    Y a-t-il des indices qu’un autre monde est possible ? Comment envisager un dépassement du capitalisme ?

    L.S. J’en vois bien plus que des indices ! Votre question touche à un point crucial. Bien trop souvent le discours de gauche extrême, le discours communiste ne parle que des abominations et dégâts du capitalisme contemporain – à quoi il n’y a rien à retrancher, bien entendu. Mais il reste peu bavard sur les présuppositions – concept essentiel chez Marx –, les bases possibles d’un ordre social tout autre qui, de façon contradictoire, naissent sous nos yeux du développement capitaliste lui-même et des initiatives transformatrices qu’il met à l’ordre du jour. Par exemple, la pénétration toujours plus poussée de la science dans la production permet un essor de la productivité tel que le vieux mot d’ordre communiste « à chacun selon ses besoins » commence à devenir crédible en divers domaines – et regardez comme la revendication de la gratuité se répand, notamment chez les jeunes. Le caractère scientifique que prennent la production et les services exige des travailleurs un niveau de qualification, d’initiative autonome, de compétence gestionnaire qui rend de plus en plus monstrueux le monopole de l’actionnaire sur le choix économique et financier. Internet peut permettre une démocratie sans précédent. La participation plénière des salariés à la gestion des richesses sociales, celle des citoyens à la décision publique, devient sans cesse davantage possible et nécessaire, de l’entreprise à l’école, de l’hôpital au laboratoire. C’est la puissance encore formidable de l’appropriation privée qui bloque l’utilisation émancipatrice de tous ces possibles. Mettre tout l’accent sur le négatif, sans valoriser le foisonnement du nouveau, c’est priver soi-même de crédibilité le dépassement du capitalisme. Ce dépassement n’est pas à engager à partir de rien, ce serait impossible. Il est déjà en cours, et tout va dépendre de nos interventions, massives ou non, compétentes ou non, sur le sens qu’il s’agit de lui imprimer.

    A quoi pourrait ressembler une société postcapitaliste ? Une société de vraie liberté ?

    L.S. Il n’y a pas à inventer de façon utopique. Regardons ce qui s’esquisse dans telle entreprise autogérée, telle tentative de commerce équitable, telle élaboration participative du budget municipal, telle initiative pédagogique, telle pratique de solidarité… Il s’agit de bien plus que de liberté : de prise en main par un peuple de ses propres affaires. Disons-le avec Marx : il s’agit de résorber pour de bon toutes les grandes aliénations historiques du genre humain. Et bien entendu un processus d’une telle portée va poser des problèmes gigantesques, ce sera tout sauf facile. Mais la crise de fin 2008 l’a bien montré : le capitalisme est à bout de souffle. Et il devient proprement mortifère pour la planète homme comme pour la planète Terre. On n’a pas le choix : il faut engager sans délai les grandes manœuvres de son dépassement vers un nouveau monde humain. Ce qui implique un mode d’organisation politique tout autre, non plus vertical et centré sur la bataille électorale, comme le parti traditionnel, mais horizontal et centré sur l’initiative de transformation sociale.

    Vous appelez à une « politique neuve », pour soustraire la viellesse aux logiques du capital qui contribuent à « me vieillir »...

    L.S. Le seul fait de désigner cet immense problème – celui d’un tiers de la population après-demain – en parlant de « la vieillesse », ou des « seniors », trahit déjà à mes yeux une approche préoccupante, viciée par ce parent du racisme que je nomme « l’âgisme ». On pense « personnes âgées », limitant la question à l’aspect biomédical, et on les enferme dans la catégorie « inactifs », donc à droits réduits. Or tout est là : en nombre croissant femmes et hommes voient s’ouvrir à eux, au-delà de l’âge de la retraite, la perspective de plusieurs décennies d’une troisième vie multi-active. Et la question, pour ces retraités, si on veut bien les appeler par leur nom social et non pas biologique, est celle du contenu et du statut de ces activités : petits boulots exploités pour survivre chichement avec des loisirs bas-de-gamme, ou participation bénévole à une foule d’activités sociales créatives dans un libre statut consolidé de retraite par répartition ? Nous sommes devant un choix de civilisation majeur. Et d’une bataille essentielle pour le dépassement du capitalisme.

    Si le capitalisme est déshumanisant, qu’est-ce au fond que cette humanité civilisée ? Qui dicte ces valeurs civilisantes, comme la gratuité du don de sang  ?

    L.S. L’exemple de la gratuité du don de sang est éloquent : elle a été instaurée en France, dans l’intense climat progressiste de la Libération, non par en haut, mais par un mouvement d’en bas, celui d’une foule de salariés solidaires acquis à l’idée de médecins humanistes. La loi n’est venue qu’après. De quoi réfléchir sur les logiques de la transformation sociale. Qui fait avancer les valeurs civilisées ? Non pas ceux qui exploitent et dilapident, mais ceux qui créent les richesses pour tous, avec les penseurs et créateurs qu’ils inspirent. Valeurs diverses, mais unifiantes, parce que porteuses d’universalité humaine. Le capital ne rêve que de mise en privé, la civilisation avance par la mise en commun. C’est ça, le communisme du XXIe siècle.

    Recueilli par Marion Rousset

    1. Voir p. 562 de Penser avec Marx aujourd'hui. II. « L'homme » ?

    Paru dans Regards, n°63, été 2009

    1er juillet 2009 - Marion Rousset
    www.regards.f

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