• Média en quête de pluralisme

    Peut-être avez-vous entendu parler de cette solennelle remontrance du CSA aux télévisions et radios à propos de l’abus d’antenne par le PS à l’occasion de ses primaires ? La conférence de presse fut magnifique dans la mesure où le public invité, dont nous, avons eu la parole. À vrai dire c’est Lutte ouvrière qui a ouvert les interventions politiques et nous à sa suite. Il faut dire que mon conseiller spécial sur les domaines institutionnels de la campagne, Eric Coquerel avait eu un rendez-vous juste après avec la commission. Avant et après, acte nous fut donné qu’en effet nous étions doublement victimes de la situation. D’abord en ayant eu un temps d’antenne spécialement bas. Et depuis le constat des abus en faveur du PS, cela continue. En effet le CSA n’a pas décidé de rattrapage pour les perdants de la période précédente. À présent donc nous restons toujours à la portion congrue. Et nous ne pouvons faire mieux que protester.

    En fait, les règles garantissant le pluralisme d’opinion sur les chaînes de télévision et de radio sont très floues. La seule règle stricte est que les temps d’intervention de l’opposition parlementaire ne peuvent être inférieurs à la moitié des temps de parole cumulés du chef de l’Etat et de la majorité présidentielle. En dehors de cette règle, le CSA est chargé de garantir le pluralisme de l’expression des courants de pensée et d’opinion à la bonne franquette.

    Force est de constater que depuis des mois, ce pluralisme n’est pas assuré. Le Front de Gauche est clairement victime d’un ostracisme audiovisuel. Nous l’avons établi, chiffre en mains. Mais ce n’a pas été simple. Le CSA devrait nous adresser un relevé de situation mensuel. Il ne le fait pas. Certes, le CSA publie sur son site internet l’ensemble des relevés des temps d’antenne des différentes composantes politiques. Mais aucune consolidation des données n’est effectuée. Aucune moyenne n’est calculée. Aucune synthèse n’est réalisée. La publication de ces données a donc une portée très limitée. Est-ce volontaire ?

    Nous avons donc réalisé nous-mêmes le travail d’agrégation de la myriade de petits chiffres fournis par les relevés du CSA. Nos amis ont comparé les temps d’expression des trois forces de gauche représentées au Parlement pour les deux premiers trimestres de l’année 2011. Au-delà nous n’avons pas de chiffres disponibles. Donc pour faire le bilan de toute la période de la primaire : rien n’est utilisable pour mesurer nous-mêmes la situation. On en reste donc à la période immédiatement avant. Comment le temps de parole a-t-il été réparti entre le Parti Socialiste, Europe-Écologie-Les Verts et le Front de Gauche de janvier jusqu’en juin 2011?

    Au premier trimestre, le Front de Gauche a eu le droit à 17 heures et 35 minutes d’expression sur les chaînes de télévision et 7 heures à la radio. Cela correspond à 3,15% du temps d’antenne politique des chaînes de télévision et 2,88% pour les radios. Pas davantage. En pleine cantonale ! En comparaison, Europe-Écologie a eu plus de 5% de temps d’antenne avec un temps global d’expression de 41 heures et 50 minutes. Le Parti Socialiste a lui disposé de près de 25% du temps d’antenne politique avec 200 heures de présence audiovisuelle. Le Parti Socialiste a donc été 8 fois plus présent dans les médias audiovisuels que le Front de Gauche au premier trimestre 2011. Ce n’est pas la proportion entre son résultat électoral et le nôtre, loin de là ! Nous faisons 10%, il fait 28 % !

    Au deuxième trimestre la situation s’aggrave. Cela veut dire que l’écart se creuse. Le temps d’antenne du Front de Gauche reste stable. Pour être précis, il a même eu 5 minutes de moins. C’est le trimestre de l’investiture de notre candidat commun ! Sur la même période, Europe-Écologie a vu son temps de parole augmenter de 25 heures et le Parti Socialiste de plus … 50 heures.

    Cette répartition respecte-t-elle les rapports de force qui existent aujourd’hui au sein de la gauche ? Non. Pourtant, les résultats des élections sont certainement le meilleur moyen de connaître l’état des rapports de force politique à un « instant T ». Et précisément, si l’on fait la comparaison des temps d’antenne avec les résultats des scrutins électoraux précédents les relevés du CSA mettent en lumière de très grands déséquilibres. Voyons : lors des élections régionales de 2010, la répartition des voix de gauche s’est faite de la manière suivante : environ 55% des voix de gauche sont allés au PS, environ 30% à Europe-Écologie et 15 % pour le Front de Gauche. La répartition du temps d’antenne entre ces trois forces au premier trimestre 2011 est, elle, vraiment très différente. Les voici, mois par mois. 75% du temps pour le PS, 15% pour Europe-Écologie et moins de 10% pour le Front de Gauche. Puis le mois suivant, la répartition est la suivante : 55 % ; 30% ; 15%. Et enfin, le troisième mois : 75% ; 15% ; 10% ! Les différences, on le voit, sont écrasantes !

    Cette même comparaison peut être effectuée pour le deuxième trimestre, en comparant cette fois-ci les temps d’antenne avec les résultats des élections cantonales de mars 2011. Cette comparaison nous intéresse car elle rapproche la part que nous reconnaissent les médias et celle que nous donnent les électeurs. Une bonne mesure de ce que vaut la démocratie médiatique ! La répartition des voix à l’intérieur de la gauche aux cantonales est la suivante : PS 60% ; EELV 19 % ; FDG 21 %. La répartition du temps d’antenne en est très éloignée : PS 72 % ; EELV 20% ; Front de Gauche 8%. Au sortir des élections cantonales, le Front de Gauche devient la 2ème force politique de Gauche. Il a réalisé plus de voix qu’Europe-Écologie et pourtant il a deux fois moins de temps d’antenne que cette dernière. Le Front de Gauche a donc été privé de dizaines d’heures d’expression. Si la répartition du temps de parole avait été en adéquation avec les résultats électoraux, nous aurions dû avoir près de 60 heures supplémentaires. Le temps d’antenne du Front de Gauche a donc tout simplement été divisé par deux. La situation s’est dégradée entre les deux premiers trimestres de l’année. Elle est devenue caricaturale en juillet. 80% du temps de parole de gauche pour le Parti socialiste et seulement 2% pour le Front de Gauche. Voilà le paysage médiatique. En réalité la répartition du temps d’antenne entre forces de gauche ne reflète pas le vote des électeurs mais la répartition des opinions de gauche à l’intérieur des comités de rédaction.

    Cette situation n’est que le résultat des choix politiques effectués par les chaînes de télévision et les radios. Au premier trimestre : France Inter se retrouve aux côtés de RTL et Europe 1 parmi les radios qui accordent le moins de temps d’antenne au Front de Gauche. Au second trimestre, France Inter, France Info et RTL sont les trois radios qui accordent le moins de temps au Front de Gauche. À la télévision, le service public assume un peu mieux son rôle tandis que TF1, M6 et LCI continuent d’écarter le Front de Gauche de leurs programmes.

    Encore une fois j’ai pris ma plume. J’ai adressé un courrier argumenté au président du CSA, Michel Boyon, le 23 septembre dernier. Celui-ci m’a répondu assez rapidement, le 14 octobre. Pour lui, le temps d’antenne dont a bénéficié le Front de Gauche au premier semestre « constitue un volume significatif ». Comme c’est une appréciation purement subjective, que dire de plus ? Puis Michel Boyon déclare : « le traitement éditorial accordé au Front de Gauche [ne] porte [pas] atteinte aux règles fixées [par le CSA] ». Vous avez vu plus haut quelles sont ces règles très générales. Il ne ment donc pas. Il se moque seulement de nous. Puis Michel Boyon rappelle que le CSA « n’établit pas de lien automatique entre le poids électoral de chaque composante de l’opposition parlementaire et son exposition médiatique ». Nous admettons qu’il ne peut exister un tel lien automatique. Mais, tout de même, comment expliquer des écarts si importants ? Des écarts qui vont du simple au double ?

    Ce mercredi 20 octobre, Eric Coquerel, mon délégué auprès du CSA pour la campagne présidentielle, rencontrait le groupe de travail pour le « pluralisme et campagnes électorales ». Hasard du calendrier, comme je l’ai dit, le CSA organisait le même jour une conférence de presse sur l’application du principe du pluralisme politique. Cette conférence de presse est une première dans l’histoire du CSA. Le Conseil a ainsi tenu à envoyer un message fort en direction des chaînes de télévision et des radios après les importants déséquilibres de temps de parole constatés. Le Front de Gauche a été explicitement cité par le CSA comme faisant partie des forces politiques qui ont le plus souffert de ces déséquilibres. Hum ! C’est mieux que ce que disait le courrier. C’est même tout autre chose ! La première bonne nouvelle est donc que le constat que nous faisons est partagé par le CSA.

    Après la conférence de presse, Eric Coquerel a donc rencontré le groupe de travail sur le pluralisme. Il a montré, avec les chiffres que je viens de vous donner et que je tire de la fiche de mon équipe, l’éviction médiatique dont nous avons été victimes. Que répond le CSA ? Même s’il partage globalement notre constat, celui-ci s’avoue impuissant juridiquement. « Même s'il y a des manquements manifestes pour les temps de parole politique, il n'y aura pas de compensation automatique » nous dit Michel Boyon.

    Pourtant, Michel Boyon a rappelé lors de la conférence de presse l’importance du pluralisme et la valeur constitutionnelle de ce principe. La bataille contre les déséquilibres des temps de parole n’est donc pas à prendre à la légère. Ce n’est pas une manie de râleurs jamais contents ! Nous demandons que soit respecté l’article 4 de notre Constitution. Il indique que « la loi garantit les expressions pluralistes des opinions et la participation équitable des partis et groupements politiques à la vie démocratique de la Nation ». Certains pays fonctionnent sur le mode du bipartisme. Mais la France n’est pas les États-Unis d’Amérique, même si nombre de nos élites sont gravement infestées d’américanisme primaire. Il n’y a pas chez nous un grand parti républicain face à un grand parti démocrate. Même si le PS et l’UMP en rêvent ! Le CSA a reconnu que l’opposition ne pouvait être résumée au Parti socialiste. Il faut donc maintenant que cela se voie sur nos écrans.

    "Cet été, nous avions alerté les chaînes ou les radios d'un grave déséquilibre, a rappelé Michel Boyon. Mais les dépassements ont continué. Il est donc temps de remettre les pendules à l'heure, pour le dernier trimestre, sans pour autant pratiquer du "rattrapage", comme certains l'ont annoncé." Les chaînes avaient donc été prévenues d’un risque de dérapage. Mais elles ne sont pas sanctionnées. Elles reçoivent seulement un simple avertissement. Le CSA semble se comporter comme si cette situation était un accident de parcours qui s’expliquerait seulement par l’organisation de la primaire socialiste et l’Affaire DSK. En fait le bipartisme est un confort pour les organisateurs du spectacle politique. C’est une question qui touche au modèle économique de la production de la politique dans les médias. Là aussi règne la logique du moindre coût. Deux forces coûtent moins à « couvrir » que quatre ou cinq. Cela ne devient un choix politique que par défaut. Il n’en reste pas moins que lorsque certaines chaînes résument l’opposition au Parti Socialiste et refusent de prendre en compte la deuxième force de gauche qu’est le Front de Gauche, voire lorsqu’elles lui substituent par préférence amicale les Verts-Europe-Écologie, elles font clairement un choix politique. Elles imposent ainsi aux téléspectateurs une certaine orientation de la gauche. Celle qui s’écarte le moins du modèle dominant. Il en existe pourtant une autre et c’est aux électeurs de choisir entre les deux. Quand ils le font il n’est pas acceptable que les chaînes de télévision le nient.


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