• PACA. Gratuité, TER : quels transports régionaux ?

    Jean-Marc Coppola, président du groupe communiste au Conseil régional a lancé à l’automne le débat sur la gratuité des transports. Thierry Mariani, tête de liste UMP propose quant à lui un « passe transports » à 1 euro le trajet. Face à Face.

    Fin novembre 2009, Jean-Marc Coppola, président du groupe communiste au Conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur et tête de liste du Front de gauche, a lancé sa campagne par une proposition qu’il voulait « forte ». Une proposition qui « fera débat », assumait-il : la gratuité des transports sur le réseau TER (trains express régionaux), géré par le Conseil régional. Symboliquement, il a présenté cette proposition à la presse dans un train TER à destination d’Aubagne. En mai 2009, la communauté d’agglomération du pays d’Aubagne, présidée par le communiste Alain Belviso, avait mis en oeuvre cette gratuité sur son réseau. L’objectif était de parvenir à une augmentation de 50 % de la fréquentation. Fin 2009, la hausse enregistrée s’établissait à 62 % avec une affluence record en octobre, avec 323 279 voyageurs (contre 208 038 en octobre 2008). La mise en oeuvre de la gratuité sur le réseau TER aurait un coût, que Gérard Piel, vice-président du Conseil régional en charge des transports et tête de liste du Front de gauche dans les Alpes-Maritimes, estime « à 80 millions d’euros au maximum sur un budget global de la région de 1,9 milliard ». À ce jour, aucune autre liste en Paca n’a fait sienne cette proposition. Le président sortant, socialiste, Michel Vauzelle, s’est engagé à fixer « le prix maximal des abonnements domicile-travail à 1 euro par trajet pour les salariés », tandis que Thierry Mariani, tête de liste UMP, propose un « passe transports » à 1 euro le trajet. Preuve que la question de la tarification se trouve au coeur de la problématique de l’utilisation des transports en commun. Elle n’est pas la seule puisqu’on y trouve également la question du développement de l’offre. L’ensemble des régions ont investi des milliards d’euros dans les réseaux TER. En Paca, cet investissement se monte à 250 millions d’euros par an. Pourtant, de nombreux dysfonctionnements empêchent le réseau TER d’être fiable pour les usagers.

    C. D.

    L’une des premières propositions – si ce n’est la première – de la campagne en Provence-Alpes-Côte d’Azur pour ces élections régionales a été formulée par vous, Jean-Marc Coppola, au nom du Front de gauche. Elle concerne la mise en œuvre de la gratuité des transports sur le réseau TER, géré par le conseil régional. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de cette proposition  ?

    Jean-Marc Coppola. Cette proposition est le fruit de l’expérience de douze années de gestion de l’autorité organisatrice des transports. Nous sommes allés au bout des tarifications sociales afin de permettre aux plus défavorisés de prendre le train. Aujourd’hui, si l’on veut vraiment promouvoir une mesure sociale, compte tenu de l’évolution du pouvoir d’achat, si l’on veut vraiment que ce soit une mesure écologique et que les gens laissent leur voiture pour prendre le train, il faut avoir l’audace d’aller vers la réappropriation d’un transport public par l’ensemble des citoyens. Nous proposons en effet la gratuité. Alors, chacun sait que, dans la société dans laquelle nous vivons, rien n’est gratuit. C’est plutôt un autre financement qu’il faut promouvoir et surtout pas par l’augmentation de la fiscalité régionale. Nous proposons de financer cette mesure par une contribution financière des entreprises, des grands centres commerciaux, des promoteurs immobiliers et par l’affectation d’une partie des recettes de la taxe intérieure sur les revenus pétroliers. Pour nous, l’aspect le plus important, je le répète, est la réappropriation des transports publics.

    Thierry Mariani. Dans notre région, nous devons faire face à un problème  : dans la réalité, ces cinq dernières années, le nombre de passagers transportés chaque jour dans les TER est quasiment stable, aux alentours de 100 000 personnes. Je constate que, du côté du Parti communiste, il y a une proposition concrète. La gratuité peut constituer une piste, mais ce n’est pas celle que nous avons choisie. Notre choix, c’est de mettre en place un « passe transports ». Pourquoi  ? D’abord, pour sortir d’un paradoxe où, sur certains trajets, il est moins cher d’utiliser sa voiture que d’emprunter le train. La politique des prix est pour le moins surprenante. Le « passe transports », c’est un peu ce qui existe en région parisienne, avec un même ticket permettant d’emprunter à la fois le TER, le tramway, le métro, le bus. Cela demande évidemment une coordination avec une autorité régionale, mais nous y reviendrons certainement dans le cadre du débat. Sur le principe, je ne suis pas favorable à ce qui est gratuit. Je pense qu’il faut des mesures tarifaires pour que les plus défavorisés puissent obtenir des tarifs moins chers, mais je pense que le service public doit avoir un prix. Nous sommes dans une société où trop de choses sont déjà gratuites et une partie de nos concitoyens perdent toute notion de finances publiques, toute notion de…

    Jean-Marc Coppola. De valeurs, non  ?

    Thierry Mariani. De valeurs, oui.

    Jean-Marc Coppola. C’est là en effet que nous divergeons.

    Thierry Mariani. Un passe unique avec des prix abordables me semble être la bonne piste. Je vois ce qui se passe dans la région de Nice. Ils ont mis en place ce passe pour les transports en commun. Cela fonctionne.

    Jean-Marc Coppola. Je partage l’idée de l’intermodalité. Cela fait douze ans que je propose qu’il y ait une autorité organisatrice des transports à l’échelle régionale…

    Thierry Mariani. Pourquoi n’a-t-on jamais essayé  ?

    Jean-Marc Coppola. Parce que nous n’avons pas été entendus par la majorité, c’est vrai. Aujourd’hui, certains ont l’air de découvrir la lune, alors que la possibilité d’un syndicat mixte régional est inscrite dans la loi SRU. Pour en revenir à la gratuité, notre proposition contient évidemment un volet d’accès aux transports mais nous posons aussi une réflexion beaucoup plus globale dans la société dans laquelle nous voulons vivre. Est-ce que nous voulons vivre dans une société où il faut payer même un euro pour « responsabiliser », une société où plus on paie, plus on est citoyen  ? Ça, c’est la société dans laquelle nous vivons actuellement. Ou, n’y a-t-il pas des secteurs vitaux qui doivent être totalement accessibles  ? Sachant, de plus, qu’un autre type de financement, comme celui que j’ai évoqué, participe d’une justice fiscale et sociale.

    Thierry Mariani. La région est une collectivité qui est au-dessus des départements, des communes et qui a un rôle de coordinateur, d’architecte. Dans les critiques que je formule à l’encontre du bilan de douze ans de Michel Vauzelle à la tête de la région, et qui ne coûte rien, il y a justement qu’il n’a pas assez su prendre cette dimension d’aménageur. Je pense que la région a vocation à regrouper tous ceux qui font du transport en commun. Ce n’est pas facile. Certains accepteront, d’autres refuseront. Mais chacun sera mis devant ses responsabilités. Il n’y a pas eu la moindre tentative là-dessus. La première chose que nous ferons, lorsque nous serons majoritaires, sera d’essayer d’élaborer ce syndicat.

    La moitié des gares dans cette région n’ont pas de parkings ou des parkings totalement insuffisants en capacité. La priorité des financements doit désormais aller à l’aménagement des gares. Commençons par cela. Ensuite, sur la base du volontariat, construisons un syndicat mixte. Ensuite, établissons une « carte orange ». On parle beaucoup d’écologie dans cette campagne. Dans une région comme la nôtre, qui a 5 millions d’habitants, une mesure écologique, ça consiste à avoir des transports en commun qui fonctionnent.

    Beaucoup de thèmes viennent d’être survolés. Peut-on revenir à la question de la gratuité, qui traverse manifestement l’ensemble de la société puisque l’une des premières villes à avoir mis en œuvre la gratuité avait un maire de droite. Il devait être un adepte de la formule de Deng Xiaoping  : « Peu importe qu’un chat soit gris ou blanc, pourvu qu’il attrape des souris… »

    Thierry Mariani. L’essentiel est évidemment que ça marche, que les gens prennent les transports en commun. Je vous rappelle qu’à Nice, ça marche, et que le tarif unique est à 1 euro. Après, la gratuité relève presque de la discussion philosophique. Je pense que les citoyens doivent avoir une notion du coût. Autrement, on en arrive à ce que les gens perdent tout repère.

    Jean-Marc Coppola. Une mesure égalitaire constitue au contraire un repère… Dans son dernier rapport, la Cour des comptes souligne que les recettes de billetterie ne représentent que 17 % de l’ensemble du coût total des TER. Finalement, l’effort financier à réaliser pour aboutir à la gratuité n’est pas si important que cela. J’ajoute, concernant le financement, que cette mesure de gratuité ferait, de fait, économiser à la région le montant des tarifications sociales. Le tramway de Bobigny est gratuit, et la RATP a déclaré que cela lui coûtait moins cher, eu égard aux déprédations qu’elle n’a plus aujourd’hui grâce à cette réappropriation d’un transport collectif par les usagers.

    On vous sentait impatients d’évoquer le bilan des TER…

    Thierry Mariani. Le paradoxe en Paca, c’est qu’il y a des investissements très nets, mais les résultats ne sont pas au rendez-vous. L’efficacité d’une politique publique, ce n’est pas de dire  : « J’ai mis de l’argent, donc ça marche », comme le fait Michel Vauzelle. La région a-t-elle mis de l’argent dans les transports  ? Oui. L’a-t-elle fait de manière convenable  ? Sincèrement, je pense. Le problème, c’est que ça ne marche pas. Et le discours de la région ne peut pas se limiter à  : « J’ai acheté des rames, j’ai fait mon boulot. »

    Jean-Marc Coppola. D’abord, je prends toute ma part à ce bilan car il faut être fier d’avoir quasiment triplé l’offre ferroviaire de 250 TER à 780 de 1998 à 2010. La fréquentation a augmenté. Nous avons eu une politique volontariste. Mais nous avons besoin de continuer dans ce volontarisme aussi bien au niveau de la région que de l’État. Si ce dernier ne mobilise pas des moyens suffisants, via par exemple un plan national pluriannuel d’investissement, nous n’aurons pas de véritable alternative en matière de transports. Or, de 2002 à 2009, la dotation globale de l’État est passée de 3 milliards à 2 milliards.

    Si l’on prend l’exemple de notre région avec ses 5 millions d’habitants, où 80 % de la population vit sur 20 % du territoire, on voit bien qu’il est indispensable d’augmenter les infrastructures ferroviaires. Il faut donc beaucoup plus de volontarisme de la part de la région. Je ne suis pas ce ceux qui disent  : « J’attends une bonne nouvelle du président de la SNCF. » Quant aux dysfonctionnements, je les ressens presque comme un sabotage. Comment se fait-il que, dans la même entreprise, les TGV circulent relativement bien, et qu’au niveau des TER, on se trouve dans l’incapacité d’en faire circuler régulièrement  ? C’est impensable  ! C’est à se demander si on ne veut pas faciliter l’ouverture à la concurrence prévue par les directives européennes…

    Thierry Mariani. En Paca, 10 % des trains sont annulés pour une moyenne nationale qui s’établit à 2-3 %. Je ne vois pas pourquoi les cheminots seraient meilleurs ou pires dans notre région. C’est vrai qu’il y a un problème structurel  : les voies sont vieillissantes. Mais on ne peut pas sans cesse renvoyer tout ça sur le dos de la SNCF, comme le fait Michel Vauzelle. Il y a un vrai effort de modernisation, que la SNCF doit faire. Quand le discours, c’est en permanence  : « Je résiste à l’État », il ne faut pas s’étonner qu’un partenaire, l’État en l’occurrence, ne réponde plus présent.

    Jean-Marc Coppola. Ce sont les intérêts des populations qui en pâtissent.

    Thierry Mariani. Je suis bien d’accord. Ajoutez à cela un blocage des relations entre la SNCF et la région…

    On peut aussi s’interroger sur l’efficacité des investissements colossaux réalisés. Si l’on prend l’exemple du doublement de la ligne Marseille-Aix… plusieurs centaines de millions d’euros d’investissement pour quelques milliers de voyageurs supplémentaires, pour l’instant. En posant les choses de manière brutale, on pourrait se demander si c’est bien utile…

    Jean-Marc Coppola. Considérons d’abord qu’il s’agit là d’investissements à très long terme. Cela prouve surtout que la marge de manœuvre du TER est encore considérable. 95 % des déplacements entre Aix et Marseille se font encore en voiture. Mais il est vrai que si l’on veut vraiment que les gens préfèrent le train, il faut y mettre le paquet. On ne peut pas se contenter de demi-mesures. C’est ici que je redis que nous avons besoin de l’État. Et vous, Monsieur Mariani, en tant que parlementaire, vous contribuez à des restrictions budgétaires  : moins 3 000 emplois de cheminots cette année. On ne peut pas assurer une qualité de service si, au moment où on triple l’offre ferroviaire, on réduit de 25 % le nombre de cheminots dans cette région.

    Cette question de la qualité de service mérite l’organisation d’une table ronde dès que l’élection régionale aura eu lieu. Avec la région, la SNCF, RFF, les associations d’usagers et les syndicats de cheminots. Pour être actifs, je propose que les pénalités que la SNCF doit payer à la région (12 millions en 2009, soit l’équivalent de 80 emplois de cheminots) soient dynamiques et que l’argent soit affecté à l’amélioration de la qualité de service.

    Thierry Mariani. Pour revenir à la question posée, je dirais même que la marge de progression est énorme. D’autant plus que la progression démographique va se poursuivre. Donc, même si le coût de la ligne peut sembler important, il est économiquement, socialement et écologiquement rentable.

    Une association d’usagers estime que la création de « régies régionales », sous l’autorité du conseil régional, permettrait de dépasser cette situation. Qu’en pensez-vous  ?

    Thierry Mariani. C’est inutile. On ne va pas changer la loi. Il faut du dialogue et de la coordination. La SNCF est une entreprise nationale et doit le rester.

    Jean-Marc Coppola. La mise en œuvre de cette idée, ce serait organiser la concurrence. Gardons notre entreprise nationale. Mais, Monsieur Mariani, je suis surpris de votre position. Agréablement surpris.

    Thierry Mariani. Pourquoi  ?

    Jean-Marc Coppola. Comme Dominique Bussereau est plutôt favorable à l’ouverture de la concurrence des TER…

    Thierry Mariani. C’est que vous oubliez ma formation politique… (Thierry Mariani était membre du RPR – NDLR).

    L’institution régionale devrait-elle prendre une place plus importante dans l’organisation des transports  ? Faut-il se diriger vers la création d’un syndicat mixte  ?

    Thierry Mariani. Ma proposition ne porte pas sur la création d’un syndicat mixte mais d’une haute autorité de coordination. Que chacun garde ses finances. Que chacun garde son mode de gestion, son autonomie. Ce que je crains avec un syndicat mixte, c’est la création d’un mastodonte qui regrouperait tout. Mais il y a manifestement un manque de dialogue et de concertation. Il faut une instance de coordination où tous les acteurs du transport en commun se rencontrent afin d’harmoniser des politiques tarifaires, horaires et de favoriser l’intermodalité. J’ajoute que la prochaine majorité ne sera élue que pour quatre ans et la priorité devra être la coordination non la structure.

    Jean-Marc Coppola. Le syndicat mixte régional des transports est prévu par la loi SRU. Il n’y a donc pas lieu d’inventer une loi mais d’utiliser une loi existante. C’est vrai que cela implique un changement de culture en dépassant la gestion de son propre réseau par chacun. L’un des objectifs sera, bien sûr, d’assurer une coordination, mais celle-ci ne sera efficace que si l’on dispose à la fois des moyens des collectivités et d’un investissement public à l’échelle nationale à la hauteur des enjeux. Entre 1990 et 2008, la diminution des émissions de CO2 est de 6,4%. Cela touche tous les secteurs sauf deux  : les transports et l’habitat. Il y a vraiment un problème auquel il faut s’attaquer par une politique volontariste.

    Face-face réalisé par Christophe Deroubaix


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