• Pourquoi je vote Jean Luc Mélenchon

    Christian Salmon décrypte le roman de la campagne et appelle à soutenir le candidat du Front de gauche à la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon.

     

    La machine à formater les esprits dissimulée sous l’art de raconter, le storytelling, ne rencontre-t-elle pas ses limites lors de ce scrutin ? Ainsi Nicolas Sarkozy semble-t-il peiner à renouveler le hold-up auquel il était parvenu en 2007…

    Christian Salmon. Oui, le cambrioleur a été démasqué. Le prestidigitateur qui enchantait le public avec ses tours de magie a été confondu. Le décryptage du storytelling a fini par porter ses fruits. De la même manière que l’inflation ruine la confiance dans la monnaie, l’inflation d’histoires a ruiné la crédibilité du narrateur Sarkozy.

    Le capitalisme triomphant des années 1990 ne se heurte-t-il pas, en Europe et ailleurs dans le monde, à un épuisement de ses solutions ? La réalité n’est-elle pas en train de dépasser la fiction, le « nouvel ordre narratif » qu’il avait voulu établir ?

    Christian Salmon. Le storytelling n’est devenu une technique de communication politique qu’après s‘être imposé au management des entreprises et au marketing. C’est une technique de mobilisation des salariés et de captation des attentions en vue de diriger, de prescrire, de contraindre, de créer du consensus sur de soi-disant « valeurs partagées ». C’est ce que j’ai appelé le « nouvel ordre narratif ». Depuis 2008, la sorcellerie néolibérale qui prétend contre toute évidence que la richesse, loin de se partager, ruisselle du haut vers le bas, a été démasquée par l’explosion des inégalités, le chômage de masse… N’avons-nous pas depuis trop longtemps laissé dénoncer la solidarité au nom d’un assistanat coupable, incriminer l’égalité au nom d’une méritocratie hypocrite, culpabiliser l’hospitalité au nom d’un prétendu péril migratoire ? N’a-t-on pas sciemment construit des murs depuis une vingtaine d’années entre travailleurs et chômeurs, Français et étrangers, actifs et retraités, insiders et outsiders ? N’a-t-on pas encore entendu, pendant cette campagne, bafouer les mots de liberté, d’égalité, de fraternité, au profit de soi-disant valeurs comme travail, famille, autorité, que personne, heureusement, n’a jamais eu l’idée d’inscrire au fronton des mairies ?

    Vous jugez que l’avenir des nations dépend de la capacité des électeurs à choisir les bonnes histoires ou à décrypter les récits. N’y a-t-il pas, dans la campagne de Jean-Luc Mélenchon, une histoire dans laquelle se reconnaît une grande partie du pays, qu’elle s’apprête à voter pour lui ou non, parce qu’elle fait appel à l’histoire rebelle de ce pays, à ce qu’on désigne comme exception française ?

    Christian Salmon. L’histoire des peuples connaît, comme la vie amoureuse des individus, des moments d’inégale intensité. Il y a des périodes de bas voltage où la vie s’assombrit. Et puis, il y a ces moments de haut voltage que les cyniques qualifient d’irrationnels, et que nous appelons avec Deleuze « devenirs révolutionnaires », des moments qui n’apportent pas des solutions toutes faites mais qui libèrent des champs de possibles. Les révolutions sont des coups de foudre qu’on peut toujours taxer après coup d’illusoires, mais qui transforment en profondeur nos perceptions. Comme l’homme mûr se surprend à acheter un bouquet de fleurs à sa bien-aimée, le peuple français périodiquement retrouve le chemin du fleuriste. Soudain, il est d’humeur printanière. Il descend dans les rues, il envahit les places. Revoilà le citoyen qui avait disparu des campagnes électorales soumises à la bêtise narrative, celles qui nous font choisir un candidat comme une marque, dans un mouvement de sympathie dévoyée.

    Vous reconnaissez-vous 
dans cette campagne 
du Front de gauche ?

    Christian Salmon. L’observateur de la vie politique que je suis reconnais l’efficacité symbolique de cette campagne. Le citoyen exulte. Oui, j’appelle à voter Mélenchon car sa campagne réinvente la politique, tout en renouant avec les sources de la démocratie. Sur un plan technique, elle réconcilie trois âges de la communication, les trois T : la tribune, la télévision, la Toile. La campagne du Front de gauche a créé son réseau, mais pas n’importe quel réseau : un réseau éduqué, conscient, comme aime à le dire Mélenchon, un « réseau pensant ». Les rassemblements de la Bastille, du Capitole et du Prado ont surpassé, en nombre de participants et en puissance de contagion, le grand rassemblement démocrate du stade de Denvers en août 2008, lors de la nomination d’Obama (80 000 personnes). Mais ce n’est pas tout, la campagne du Front de gauche opère un triple déplacement du débat public. Primo, de la scène du souverain et de ses rivaux vers la scène du forum, de la place publique. Secundo, elle milite pour un changement social mais aussi pour un changement de perception. Tertio, elle rend contagieux un certain état d’esprit : le renversement ironique du haut et du bas, l’esprit du carnavalesque qui préside aux périodes de grand bouleversement. C’est à l’émergence d’une langue nouvelle qu’on repère un changement social. Le droit de nommer les choses autrement, d’abattre les murs rhétoriques, d’enrichir la langue commune. Faire acclamer les mots de « partage », de « solidarité », et même d’« amour » par des assemblées citoyennes (des assemblées et non pas des foules imbéciles qui acclament un leader), c’est ce qu’a réussi Mélenchon, un renversement syntaxique, un décadrage discursif. C’est une forme d’alchimie qui fait qu’un ensemble de causes irrationnelles trouvent à un moment donné une expression politique adéquate, c’est-à-dire une syntaxe et un récit dans lesquels une majorité se reconnaît. C’est cela, la politique. Et nous n’avons pas d’autre raison de l’aimer.

    christian salmon

    Interview avec Patrick Apel-Muller directeur de la rédaction de L'Humanité



  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :