Lundi 30 avril 2012
L’« insécurité culturelle »ou comment l’idéologie d’extrême droite s’invite dans le camp socio-démocrate(Analyse développée)Pierre Sauvêtre et Guillaume Sibertin-Blanc (Parti de Gauche du 20ème) Dans son article pour
Marianne, David Djaïz nous explique que le Front de Gauche (FG) a « perdu » sa stratégie « Front contre Front » avec le Front national. Alors même que le Front de Gauche avait fait du combat contre le Front national l’objectif central de sa campagne, en prétendant mener contre lui une bataille culturelle, les résultats seraient décevants puisque le FG, avec 11,1% des voix, se retrouve derrière un FN bénéficiant de 17,9% des suffrages. Ce militant socialiste ne précise pas qu’un an auparavant, le Pen était donné à 21% quand Mélenchon était à 3%. Il ne précise pas que le Front de Gauche est une force politique qui n’a que trois ans, là où le FN est implanté depuis plus de 30 ans dans le paysage politique français. Surtout, cela ne lui vient curieusement pas à l’esprit de dire que FG a été isolé pour mener cette bataille contre le FN, et que le PS a absolument abandonné cette bataille pour pouvoir appeler au vote utile quand dans le même temps certains organes médiatiques qui lui sont inféodés recyclaient contre le FG et Mélenchon des « arguments » empruntés à l’extrême droite. Certes notre auteur reconnaît à JLM d’avoir fait une belle campagne et d’avoir « remis sur les rails » la tradition républicaine et sociale de la gauche (nous verrons pourquoi nous pouvons avantageusement nous dispenser d'une si aimable gratification, telle que la formule Djaïz). Mais si l'installation des rails revient aux cheminots du FG, les usagers devront monter quant à eux dans un train labellisé PS. Pour ceux qui se demanderaient où mènera ce véhicule incertain (« au bout de la droite » ?[1]), Djaïz dépliera, fort de son point de vue neutre et objectif d’observateur, quatre raisons « reliées et interdépendantes » qui expliquent « l’échec partiel » de Mélenchon, et dessinent en creux l'alternative (PS) de l'alternative (FG) : 1/ le « manque de temps » ; 2/ le « silence face au sentiment d’insécurité culturelle » ; 3/ une « impression d’incohérence voire de contradiction » ; 3/ un « anticommunisme et antisocialisme des classes populaires ».
Laissons pour l'instant de côté la première « raison » invoquée, qui pourtant touche un point essentiel, si essentiel que, pris à la lettre, il invalide en réalité l'ensemble du reste du propos de Djaïz. Il faudra donc examiner précisément la façon dont lui-même le formule, pour mesurer les implications de sa position idéologique. Les trois « raisons » qui suivent exploitent ce thème pseudo-sociologique de « l'insécurité culturelle ». Parions qu'on va encore en entendre parler dans les prochains temps, pour prendre le temps de décrypter ce qu'on lui fait servir. Dans le texte, ça donne d'abord ceci :
SILENCE FACE AU SENTIMENT D’INSÉCURITÉ CULTURELLEJean-Luc Mélenchon a offert des réponses plutôt convaincantes à l’insécurité économique et sociale des Français comme le montrent plusieurs enquêtes. Malheureusement, et comme le rappelle Laurent Bouvet dans un texte publié le 24 avril dans le Monde, sa campagne a été beaucoup moins percutante s’agissant de l’insécurité culturelle, à quoi l’on pourrait ajouter l’insécurité affective qui est un déterminant important du vote FN. L’insécurité a bel et bien été le thème central de cette campagne, tellement massif et protéiforme que les commentateurs ne s’en sont pas rendu compte. Cette insécurité a pris mille visages et n’est plus la seule insécurité « policière » qui avait occupé la campagne de 2002 : il y a l’insécurité économique (peur du chômage et des délocalisations dans un contexte de crise de la mondialisation), l’insécurité sociale (peur de la casse des services publics et des commerces de proximité), l’insécurité culturelle-identitaire (peur de l’immigration et de la dissolution de l’identité française-occidentale) et enfin l’insécurité la plus difficile à appréhender pour le sociologue, l’insécurité affective, qui est le sentiment de voir ses points de repères habituels se dissoudre ou se rétrécir dans un monde où tout s’accélère. Force est de reconnaître que le Front de gauche n’a pas su répondre à ces deux dernières formes d’insécurité qui sont moins discursives mais qui pourtant surdéterminent les autres. « L'insécurité culturelle-identitaire » est une trouvaille admirable, non moins que sa soeur jumelle « l'insécurité affective ». Elle relève d'abord, nous explique Djaïz, d'un thème de campagne, et même du « thème central de cette campagne » présidentielle. Elle est en même temps autre chose : un fait sociologique, dont le repérage relève du fait objectif, politiquement et idéologiquement
neutre (elle se distingue à ce titre d'autres « insécurités » – « insécurité économique », « insécurité sociale », « insécurité affective »... – dans une typologie sociologique des formes d'insécurité, plus ou moins « difficile à appréhender pour le sociologue »). Elle est enfin autre chose encore : un « problème », que les politiques rencontrent pour ainsi dire de l'extérieur, et auxquels ils sont sommés d'offrir des « réponses », certains y parvenant plus ou moins, certains y parvenant mieux que d'autres. On aurait mauvaise grâce de remarquer que ce concept mal ficelé est complètement équivoque. C'est au contraire toute une harmonieuse division du travail qui est brossée ainsi en quelques lignes : les observateurs observent, tant bien que mal, les thèmes de campagne ; les sociologues reprennent tels quels ces thèmes et démêlent un peu tout ça, substituant aux amalgames « protéiformes » une heureuse classification des types ; les politiques, en espérant qu'ils aient pris connaissance du chef d'œuvre des précédents, apportent des « réponses » elles-mêmes classables en fonction de cette typologie ; M. Djaïz couronne l'ensemble en classant entre eux les politiques eux-mêmes, en vertu des plus ou moins bonnes réponses apportées à un plus ou moins grand nombre d'insécurités. On ne nous reprochera pas de chicaner en épinglant, sur la base d'un modeste article d'hebdomadaire, les aberrations épistémologiques de ce propos qui devraient être disputées ailleurs, dans les laboratoires du CNRS ou les salles de séminaire universitaire. C'est justement dans ce type d'article que se montre à l'œuvre une utilisation idéologique de la sociologie au service de la bataille idéologique des socio-libéraux : une pseudo-sociologie des « insécurités » sert ici à euphémiser certains sèmes d'extrême-droite jusqu'à les présenter comme de simples catégories d'analyse des faits sociaux. Le bénéfice est double : justifier l'intégration de ces sèmes dans le discours du PS, tout en lui offrant le langage dans lequel il pourra objecter au FG ses insuffisances en matière d'« insécurité ». Sous le premier aspect, le PS ne paraît plus céder du terrain devant l'idéologie de l'extrême-droite mais seulement mieux tenir compte de la réalité objective à laquelle se confronte la « vraie vie des gens » ; sous le second aspect, le FG n'a plus d'autre alternative que, soit s'y mettre et s'y soumettre à l'instar du PS, soit reconnaître son irresponsabilité, persistant à dénier la réalité brutale, « massive » et « protéiforme » certes mais incontestable, de « l'insécurité » comme fait social, économique, culturelle, etc.). Sur le plan « épistémologique » qu'invoque Djaïz, donc, ou bien ce monsieur fait de la sociologie, ou bien il s'abstient ; mais en l'état, son bric-à-brac est d'un ridicule humiliant. Il apprendra qu'une typologie suppose
a minima une homogénéité des critères de classification qui en assure l'unité d'ensemble et la complétude. Djaïz n'aimerait mieux pas : on fabriquera une classe d'insécurité par le critère du moyen privilégié pour y remédier (« insécurité policière »), deux autres classes d'insécurité par le critère de l'objet censé la susciter (« insécurité économique » face au chômage, « insécurité sociale » face à la « casse des services publics et des commerces de sécurité »), une classe d'insécurité par le critère du sentiment subjectif de celui qui l'éprouve (« insécurité affective », concept élégant pour nommer le sentiment de s'être fait larguer – à quand la reconversion du FN en agence matrimoniale ?), une classe d'insécurité par un critère composite d'un-peu-tout-ça-à-la-fois (« insécurité culturelle-identitaire », avec pour objet privilégié les immigrés, pour état subjectif la peur de ne plus être bien de chez nous, et pour problème celui de savoir où a bien pu passer notre bonne vieille « identité française-occidentale » aujourd'hui dissolue). Le fait évident que le moyen policier puisse servir à pourchasser des immigrés non moins qu'à réprimer des travailleurs rechignant à être licenciés, le fait que les immigrés servent à « expliquer » aussi bien le chômage qu'à justifier la casse des services publics, le fait que la dimension « culturelle-identitaire » circule à travers toutes ces « catégories » (la définition donnée ici des « insécurités économiques » et « sociales » n'étant autre que celle de la peur du déclassement), de même que la dimension « affective » (puisque toutes les autres sont des « peurs » – dont on ne comprend pas bien en passant en quoi certaines sont plus « discursives » que les autres), bref le fait qu'à peine posée sa jolie typologie se mélange tous les pinceaux, n'a pas l'air de troubler notre apprenti sociologue. On le serait pourtant à moins, si l'idée nous venait de demander pourquoi arrêter sa liste en si bon chemin, alors qu'elle pourrait être prolongée
ad libitum : une classe d'insécurités routières pour ceux qui ont peur des accidents de la route, une autre d'insécurités technologiques pour ceux qui ont peur des ondes radiophoniques, une encore d'insécurités alimentaires pour ceux qui ont peur des OGM ; et puis comme on a décidé que l'insécurité c'est décidément tout protéiforme et qu'il faut bien distinguer : une pour ceux qui ont peur des OGM, une pour ceux qui ont peur des viandes avariées, une autre pour la peur des viandes confessionnelles, une encore pour les yaourts périmés. En fait, on ne verrait guère qu'un seul moyen d'arrêter la liste : rompre avec la pseudo-analyse pseudo-sociologique et retechnocratiser tout ça : un ministère par type d'insécurités ou par peur, ça ferait aussi bien l'affaire, et le compte serait à coup sûr le bon. On espérerait une clarification en revenant à la source citée par Djaïz : Laurent Bouvet définit « l’insécurité culturelle » en ces termes : «
C’est le fait pour des gens de se sentir menacé de manière diffuse. Ce sont des gens qui sont dans un contexte où ne ils croisent pas forcément des étrangers ou des supposés étrangers tous les jours. Ce peut être des représentations à la télévision. Ces citoyens ne craignent pas seulement la délocalisation, le fait de perdre leur emploi, leur pouvoir d’achat etc. Ils voient aussi une dégradation, de leur statut, de leur mode de vie général et ils l’attribuent aux autres. En ce sens, c’est une insécurité qui est liée à l’insécurité économique et sociale. Le populisme est dirigé contre les élites – c'est la dimension verticale – mais aussi contre les “autres” – c'est la dimension horizontale ». On s'accroche : « Fait », « sentiment », « représentation »...bien vite on ne sait plus à quoi s’en tenir tant la définition est fourre-tout. Mais voilà le fond de l’affaire, les électeurs du FN répètent les bêtises de la télévision, qui répète les propos nauséux du FN et de ses électeurs : il est donc peut-être assez glissant de vouloir construire une notion « scientifique » (« l’insécurité culturelle ») à partir de leur discours. D’autant que la fin de la citation montre que « l’insécurité culturelle » – « le fait de se sentir menacé », pas par le chômage, mais par "les autres" donc, sinon à quoi bon distinguer « insécurité sociale » et « insécurité culturelle » ? – se confond avec la « dimension horizontale » du « populisme » – « celle qui est dirigée contre les autres ». Il y a de quoi être désemparé : la belle notion objective d’« insécurité culturelle » se confond finalement avec le mal subjectif du « populisme » qu'
elle-même est chargée d’éradiquer. Si pourtant notre apprenti sociologue n'est pas troublé, lui, par le bric-à-brac de sa typologie, c'est qu'il a sa solution : l'insécurité culturelle-identitaire et l'insécurité affective « surdéterminent toutes les autres ». Il pressent que son histoire ne tient pas debout, il tâche de se rattraper
in extremis. Nous avons le regret de lui dire que ses « catégories » ne « surdéterminent » rien du tout, mais témoignent de l'imbroglio invraisemblable de sa pseudo-typologie, dont la confusion intellectuelle sert en revanche un
discours politique tout à fait déterminé. C'est que tout s'y prend à l'envers. Djaïz fait comme si le caractère « protéiforme » de cette « insécurité » n'était qu'un défaut de « l'observation », auquel remédierait un peu d'analyse sociologique ; et comme si, une fois produite la typologie convenable, il suffisait d'y introduire un peu de « surdétermination » des catégories par l'une d'entre elles. Cela permet à notre socidéologue a/ d'opérer une « désidéologisation » apparente du thème de l'insécurité pour lui faire correspondre le fait brut de la réalité sociale (ou économique, ou « culturelle », ou « affective »...), b/ de désamorcer un décryptage politique de l'idéologie qui sous-tend les utilisations de ce « thème » ; c/ et par contrecoup, de mettre sur le même plan toutes les propositions politiques existantes, dans un rapport de simple concurrence, comme autant de « réponses » apportées à ce « fait », différentes quant à leur contenu, mais équivalentes quant à
leurs manières de poser les problèmes auxquelles elles sont censées « répondre ». Qu'on réintroduise un instant une vision politique des choses, et la construction de Djaïz apparaît pour ce qu'elle est (l'art de l'euphémisme en moins) : un monceau d'idéologie en barre qui rechigne à dire son nom. Car ce n'est pas ses pseudo-catégories d'« insécurité culturelle » et « affective » qui surdéterminent d'autres catégories « d'insécurité », économique ou sociale etc. C'est le signifiant d'insécurité qui surdétermine tout le langage politique, qui permet de poser tous les problèmes « culturels » en termes identitaires, et tous les problèmes d'identité en termes xénophobes. Aussi ce signifiant est-il
essentiellement fait pour se disséminer de manière « protéiforme » tout en maintenant l'illusion d'une
unité des problèmes (puisque c'est toujours de « l'insécurité »), et donc
d'une unité des réponses à leur apporter (puisque c'est toujours l'étranger qui, d'une manière ou d'une autre, « insécurise »). L'insécurité n'est pas le concept générique d'une série de problèmes « donnés » à la politique, que l'on pourrait subdiviser en autant de ministères publiques chargés d'y « répondre » (insécurité « culturelle-identitaire », « insécurité sociale »...) ; c'est le signifiant-maître, idéologiquement surdéterminé depuis la fin du XIXe siècle, de la construction hystérisante de l'étranger de l'intérieur, et de la cristallisation identitaire-nationaliste de toutes les périodes de crise traversées par notre société depuis lors. Aussi ce signifiant ne se prédispose-t-il à aucun autre usage que
flottant : il est fait pour pouvoir être investi par
n'importe quel contenu,
n'importe quel objet,
n'importe quelle peur, pourvu qu'il puisse être directement ou indirectement capitonné à cette figure de
l'étranger intime. Il n'est donc pas étonnant que Marine Le Pen ait, clés en main, une réponse « compacte » à toutes les formes d'insécurité savamment catégorisées par notre socidéologue : il devrait pour sa part en déduire que Marine Le Pen a taillé son programme dans les mêmes catégories que lui. Si ce n'est pas ce qu'il en déduit, cela devrait lui mettre la puce à l'oreille sur ce qui cloche dans sa propre démarche pseudo-savante : elle se déploie d'un bout à l'autre, non pas certes en faveur de l'extrême-droite, mais
sous la dépendance de l'idéologie « insécuritaire » nationaliste-xénophobe de Le Pen. La force du discours de Le Pen n'est donc pas plus dans sa soi-disant capacité à répondre au problème de(s) (l')insécurité(s), mais
dans la position même des problèmes en termes d'insécurité, qui trouvent toujours leur unité de fond dans l'hystérisation de l'identité, et qui fait qu'il n'y a pas d'autres solutions « cohérentes » que celles qu'impose la « cohérence » xénophobico-nationaliste de l'hystérie identitaire. Au contraire, si l'on suit la pente que nous indique généreusement Djaïz, glissant de la « description » du pur observateur à l'orientation politique et idéologique, et selon quoi « l’insécurité culturelle » est la nouvelle réalité révélée par les électeurs du FN qui « surdétermine » toutes les autres, rien d'autre ne reste alors à faire que de chercher de meilleure réponse au problème des
n insécurités que la droite lepénisée, donc que de supposer admise la cohérence extrême-droitière de sa manière de poser les problèmes sociaux, économiques, culturels, en termes d'insécurité. La boucle est bouclée. Le présupposé que Djaïz partage avec un large champ politico-médiatique et qui témoigne de son extrême-droitisation tendancielle, est le suivant : « l'insécurité » serait bien l'expression immédiate ou le signe transparent d'une série de problèmes déterminés (sociaux, économiques, « culturels », « affectif » tant qu'on y est...), et non pas une
manière de poser n'importe quel problème, quel qu'il soit (ce pour quoi la « typologie » de l'auteur est aussi absurde qu'on pourrait en multiplier les types indéfiniment). Ce présupposé constitue le nœud de son intervention idéologique, qui lui doit son caractère retors : c'est que Djaïz commence par reconnaître l'importance cruciale pour la gauche de la bataille idéologique ; mais c'est pour réinjecter simultanément l'Insécurité, le signifiant-maître des interprétations droitières de tout ce qui pose problème dans notre société, érigeant en fait objectif le sentiment de l'électeur d'extrême droite. Comme si ce signifiant, loin d'être un enjeu justement central de cette bataille, touchait au contraire une sorte de fait brut, transcendant et neutre (une pure objectivité sociologique), sous la supposition duquel seulement se déployait la bataille idéologique. Comme si donc cette bataille ne consistait qu'à apporter différentes « réponses » au « problème de l'insécurité » (pardon... « de
s insécurité
s »), l'ensemble des mouvements politiques courant derrière Le Pen pour ramasser les petits cailloux de haine qu'elle sème derrière elle, et les « observateurs » faisant par-dessus me marché le décompte des cailloux bien ramassés et ceux oubliés en chemin (« insécurité économique », « insécurité sociale », « insécurité culturelle-identitaire »...). Ainsi par exemple, présenter une « insécurité culturelle » et « affective » comme « un déterminant important du vote FN » – ce que l'on comprend du point de vue de la pseudo-sociologie dont s'autorisent les instituts de sondage (
1/ Pour qui votez-vous ? – Pour Le Pen ; 2/ Pour quelle raison ? – Parce que l'insécurité culturelle etc.) –, est quant à l'analyse politique un truisme aveuglant à proportion de sa visée idéologique dissimulée. Dans la mesure où les thèmes de l'« insécurité », de la « dissolution » de « l'Identité française-occidentale », de l'"immigration" comme cause de cette « dissolution » et de toutes les « insécurités protéiformes » qu'on peut en tirer, ont été, sinon mis en circulation historiquement, du point incorporé au langage politique par la droite nationaliste et au bénéfice direct de son idéologie xénophobe, écrire que « l'insécurité culturelle et affective est un déterminant important du vote FN » devrait revenir à écrire que « le travail d'inculcation des thèmes identitaires et xénophobes portés par l'extrême droite est un déterminant important du vote pour l'extrême droite ». Le fait que Djaïz ne le formule pas de cette seconde manière, lui permet de faire entendre par la première formulation tout autre chose : « l'insécurité culturelle » et « l'insécurité affective », comme faits sociologiques objectifs et politiquement neutres, sont des déterminants sociologiques et politiquement neutres du positionnement des individus en faveur de l'extrême-droite. Plus question, de ce point de vue, de lutte idéologique sous-jacente : le positionnement idéologique n'est qu'une conséquence mécanique de leur catégorisation sociologique (les classes précaires et pauvres) et de la réflexion de cet état sociologique dans la conscience des gens (sentiment d'être « fragilisé », affect de « peur », « impression » de « perte des repères »...). Bref, le détour par sa pseudo-typologie des insécurités aura eu pour Djaïz au moins ce mérite de neutraliser tout affrontement politique au niveau du signifiant même de l'insécurité, et du même coup, l'air de rien, de falsifier le sens même de notre stratégie « Front contre Front », qui prend dans son article la forme d'une concurrence entre deux forces politiques qui ambitionnerait de conquérir les mêmes territoires sur la carte des « insécurités » : au FG les territoires des insécurités économiques et sociales, au FN une OPA sur l'ensemble des insécurités. C’est du reste la pseudo-analyse de Laurent Bouvet, auquel renvoie Djaïz, et qui peut la recycler à loisir – et
ad nauseam – dans
Marianne (« Le vote le Pen témoigne aussi de l’insécurité culturelle »
http://www.marianne2.fr/L-Bouvet-Le-vote-Le-Pen-temoigne-aussi-de-l-insecurite-culturelle_a217144.html),
Le Monde : « Comment la gauche gèrera-t-elle l’insécurité culturelle révélée par le vote Marine le Pen ? »
http://www.lemonde.fr/cgibin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1190217), ou
Libération (« Beaucoup de victimes des délocalisations sont sensibles au discours de Marine le Pen »
http://www.liberation.fr/politiques/2012/04/23/beaucoup-de-victimes-des-delocalisations-sont-sensibles-au-discours-de-le-pen_813787), ce qui témoigne, outre du niveau de pluralisme déontologique auquel ces médias sont prêts à se hisser, de la transversalité, du centre-gauche au centre droit, de l’extrême-droitisation de l’analyse « objective » officielle :
« Marine Le Pen propose des solutions à l’insécurité économique et sociale, en attaquant l’Europe et la mondialisation, avec l’arrêt aux frontières des marchandises, et des solutions à l’insécurité culturelle, en dénonçant l’immigration. Jean-Luc Mélenchon veut stopper les mouvements de capitaux et le contrôle des produits qui ne répondent pas aux normes. Mais il est pour la libre circulation des hommes. Avec sa préférence nationale et son protectionnisme global, Marine Le Pen tient les deux bouts de la chaine. Mélenchon attire un électorat au capital culturel marqué comme les salariés des services publics ou les enseignants qui ne voulaient pas voter Hollande dès le premier tour. Les ouvriers du privé victimes des délocalisations sont plus sensibles au message de Marine Le Pen. (Laurent Bouvet – Libération) ». La distribution des bons points respectifs sur les différentes sortes d’insécurités est, à la virgule près, la même que chez Djaïz. Ce qui distingue Bouvet, c'est qu'il est un aventurier de la politique : il s'y est plongé, dans le détail des programmes, il ne s'en est pas encore remis. Il en est sorti tout perturbé, par exemple, de lire qu'on pouvait à la fois défendre le droit de libre circulation des hommes et la réglementation du mouvement des marchandises, – Djaïz appellera cela l'« incohérence voire la contradiction » de Mélenchon : ils ne sont pas les premiers à ne pas voir la différence. L'histoire des visas sociaux et environnementaux sur les marchandises, ça n'est pas encore bien rentré pour notre Bouvet : un « contrôle des produits qui ne répondent pas aux normes » fera l'affaire. Il ne semble pas bien comprendre les significations sociales, économiques et écologiques d'un protectionnisme ciblé. La « chaîne » de lutte contre les formes de dumping social, fiscal et environnemental, ça lui échappe encore : le lien entre la réglementation de la circulation des marchandises et des capitaux, la lutte contre les stratégies de désindustrialisation et de licenciement à un endroit, contre la surexploitation d'une main d'oeuvre corvéable à merci à un autre endroit, et contre les destructions à un autre endroit encore des systèmes économiques qui acculent des hommes, non à la « libre circulation » mais à une émigration forcée, ça lui fait trop de « bouts » pour suivre une même chaîne. Il ne semble pas bien comprendre encore pourquoi ce protectionnisme est le contraire d'un repli nationaliste, puisqu'il a précisément besoin d'intervenir dans les rapports de forces européens et internationaux pour faire valoir des formes de coopération moins concurrentielle entre pays européens, et moins agressives vis-à-vis des pays du sud. Ce qu'il comprend, Bouvet, c'est la simplicité de la chaîne de Le Pen et de ses deux bouts : d'un côté un protectionnisme « global », borné à la simple application velléitaire d'une idéologie nationaliste incapable d'« attaquer » rien n'y personne, sinon à l'autre bout les bouc-émissaires qui dérangent son fantasme d'une Nation barricadée derrière ses frontières. La chaîne est claire, « compacte et cohérente » comme dit l'autre. Si l'on se demande toutefois pourquoi l'autre l'est moins, notre Bouvet fatigué de son exploration dans les profondeurs des programmes politiques, préfère se reposer d'une minute de racisme de classe. A tout le moins, la chaîne de Le Pen est si simple que les ouvriers s'y montrent « plus sensibles ». Spontanée, pure, nue, immaculée sensibilité à la chaîne nationaliste-xénophobe de Le Pen, comme si un travail idéologique ne s’acharnait pas, et ne s’était pas acharné, à les y
rendre sensible. Djaïz prend le relais : il nous apprendra
a contrario que, s’agissant de la peur de l’immigration et de la dissolution de l’identité française-occidentale, la campagne de Jean-Luc Mélenchon aura été moins « percutante ». Il ne viendra pas à l'esprit de notre Djaïz que c'est bien ce que nous espérons !!, puisque nous n'avons cessé de frapper sur une autre enclume que la supposée sensibilité des ouvriers victimes de délocalisation à la préférence nationale et au « protectionnisme global », et que la campagne de Mélenchon a cherché, non à recycler les recettes haineuses supposées rassasier le « sentiment d'insécurité », mais à combattre ce sentiment lui-même et la phobie hystérique de l’immigration qui l'alimente, armé d'autres mots et d'autres arguments pour reposer les problèmes tout autrement qu'en invoquant le sempiternel bouc-émissaire, la grande Cause de Tout, l'Etranger. De sorte qu'il est à la fois
théoriquement faux et
idéologiquement offensif de prétendre d'une part que Mélenchon aurait apporté des « réponses » satisfaisantes aux insécurités A et B mais pas aux insécurités C et D, tandis que de l'autre Le Pen a apporté une réponse à toutes les insécurités. Le FG ne pose
aucun problème en termes d' « insécurité » : pas même « insécurité sociale » ou « économique », sur laquelle Djaïz est si généreusement prêt à lui accorder d'une main un bon point (pour mieux de l'autre ajouter que Le Pen, sur ce terrain, remporte plus efficacement la mise). Le FG pose les « problèmes » économiques et sociaux en termes de
pouvoir, de rapports de forces, ce qui est exactement le contraire de toute question « d'insécurité ». De sorte qu'il n'y a pas lieu de dire que Mélenchon a perdu face à Le Pen parce qu'il a négligé certains « types » d'insécurité - sauf à vouloir placer Mélenchon
sur le terrain de Le Pen. Et c'est précisément ce que Djaïz entend faire, de manière à pouvoir,
sur ce terrain lepéniste, épingler les « incohérences » et « contradictions » du FG et de Mélenchon :
IMPRESSION D’INCOHÉRENCE VOIRE DE CONTRADICTIONSi Jean-Luc Mélenchon n’a pas réussi à articuler une réponse forte à ces quatre insécurités, c’est d’abord parce qu’il est difficile pour la gauche de les traiter en bloc. Au besoin de protection économique et sociale, la gauche ajoute toujours une composante d’émancipation collective (protection des plus démunis et des exclus, égalité, universalisme) qui ne répond pas (plus) au sentiment d’insécurité culturelle et affective exprimé par les plus fragilisés de nos compatriotes. C’est ce qui a brouillé le discours de Jean-Luc Mélenchon pour de nombreux électeurs, qui ont eu l’impression qu’il était à la fois protecteur en matière économique, et laxiste en matière d’immigration, d’identité nationale, ou de lutte contre la délinquance. Les tentatives très louables de Jean-Luc Mélenchon de proposer un discours original sur l’immigration ont été franchement infructueuses. A l’opposé, le discours de Marine Le Pen, sans composante émancipatrice, a donné l’impression d’une plus grande cohérence et « compacité », répondant d’un bloc aux quatre insécurités. Marine Le Pen a paru proposer un ensemble homogène de remparts, contre la finance, contre l’Europe de Bruxelles, contre l’immigration, contre la solitude des « oubliés » et des « invisibles ». Surtout, elle n’a pas été embarrassée par la dimension collective, voire collectiviste, portée par le Front de gauche. Quand la détresse atteint son paroxysme et que le terreau culturel n’est pas favorable, il est hélas très difficile de faire de la composante émancipatrice un sérieux argument de campagne pour toucher les classes populaires. Le procédé, à être mouliné invariablement depuis maintenant une semaine, commence à être connu : on présente comme un « échec » le fait de ne pas avoir « réalisé un objectif » qu'on ne s'était pas donné, s'étant fixé un tout autre objectif antagonique avec le premier. « Mélenchon n'a pas réussi à articuler une réponse forte à ces quatre insécurités » : ça tombe bien, ce n'est pas ce qu'il cherche à faire. La chose devient plus tordue lorsque l'impartialité de Djaïz va jusqu'à incriminer, plutôt que Mélenchon lui-même, une « difficulté » qui serait partagée par toute « la gauche ». Le coup tombant à l'eau pour ce qui concerne Mélenchon, il s'apprête en revanche à entraîner au fond tout le PS, flotteurs et boussole avec. Pour ce qui est de « traiter en bloc » les « problèmes de l'insécurité », on a déjà expliqué par quel miracle Le Pen peut si bien le programmer, et le peut si spontanément bien, et nécessairement « en bloc » ; elle seule « tient les deux bouts de la chaîne » dit Bouvet dans la même substance : dès lors qu’on a recodé les inégalités sociales à travers le signifiant de l’insécurité en faisant dériver « l’insécurité sociale » de « l’insécurité culturelle »
via la stigmatisation de l’étranger, la le Pen est étonnamment imbattable ! C'est qu'à tout prendre, répétons-le,
il n'y a qu'une seule manière de promettre un tel « traitement en bloc », la droitière nationaliste-xénophobe – ce que Djaïz, avec le talent euphémistique qu'il nous démontre depuis le début, appelle « la cohérence et la compacité » de la « solution » lepéniste : à une seule cause, des symptômes « protéiformes », mais finalement un seul remède. Quant aux autres, il faudra donc qu'ils s'arrangent autrement. Pour « la gauche », selon notre socidéologue, ça ne peut pas se faire en bloc, ça doit « s'articuler ». Articuler quoi et quoi ? La réponse aux insécurités avec « une composante d'émancipation ». Nous approchons les sommets de la pensée politique du PS actuel : Premièrement, vous acceptez la position des problèmes imposées par l'idéologie droitière (au cas où vous manqueriez d'argument, le fameux : « ne méprisons pas les électeurs du FN » fera l'affaire ; si un malveillant du FG vous rétorque que le problème n'est pas plus de mépriser que de flatter des électeurs mais de faire bouger les idées dominantes dans notre société, haussez le menton et tourner les talons avec un air méprisant) ; Deuxièmement, vous voyez comment vous pouvez ajouter une composante d'émancipation à tout ça, histoire de paraître encore un peu humaniste, quitte à assumer un peu de cet « embarras » que s'épargne Le Pen (le poids de notre humanité, c'est pas rien!). Autant dire qu'à vouloir nous faire monter dans ce train-là, nous préférons encore rester accrochés au rail en préparant le suivant. Ce n'est pas le cas de M. Djaïz, trop attaché à fausser tant qu'il peut l'enjeu de la bataille idéologique menée par le FG, en présentant « l'émancipation collective » comme une simple « composante » d'un programme politique qui viendrait s'ajouter, comme un petit luxe, un supplément d'âme de « gauche », à un programme de « protection sociale et économique ». Djaïz, prétendant mesurer en toute neutralité les difficultés objectives d'une politique de gauche, et en tirer un diagnostic des points de butée où aurait achoppé le FG, ne fait rien d'autre que décrire les turpitudes aporétiques où s'enferme le PS depuis bien des années, celles-là même que le FG a tranché sans la moindre ambiguïté. Qu'il apprenne donc que l'émancipation collective n'est pas une « composante », un aspect, un alinéa de la programmation politique du FG, mais
le processus et
la manière même dont le FG entend réaborder l'affrontement des problèmes, sociaux, économiques, écologiques, culturels : à savoir par un processus d'éducation populaire et de politisation collective qui parviennent à être assez puissant pour que « les gens », loin de se confier infantilement à un tiers protecteur qui viendrait leur octroyer maternellement quelque gamme de bienfaits sécurisants, entrent eux-mêmes dans un processus de mise en commun de leurs forces, de leurs résistances et de leurs prise en charge des problèmes qu'ils ont à affronter. C'est pourquoi, refusant de faire de l'émancipation une « composante » de son programme, le FG est le seul mouvement politique émancipateur actuellement en France : l'émancipation,
par définition, ne peut être le fait d'un tiers. Elle ne peut pas plus être octroyée par l'autoritarisme droitier d'un maître, que par la douce tutelle d'un gestionnaire social-libéral. Elle exclut aussi bien la protection d'une mère féroce que la sécurité d'une mère bienveillante. L'émancipation est donc dans son fond radicalement
incompatible avec la position des problèmes en termes de « demande de protection », d'« insécurité » et de « demande de sécurité ». Elle n'est pas de l'ordre de la « demande », mais de l'intervention dans un rapport de forces pour en déplacer les termes et les dominantes, et prendre en charge collectivement les leviers de décision et d'action. Mélenchon l'a martelé tant qu'il a pu, rappelant cette dimension essentielle de la politique du Front de Gauche comme mouvement collectif :
« Nous ne demandons rien, nous ne marchandons rien »,
« ne demandons rien ; prenons le pouvoir » ; nous nous auto-éduquons, nous développons nos positions et nos vues politiques, nous luttons contre d'autres idées qui sont aussi d'autres manières, régressives et anti-émancipatrices, de concevoir et de faire la politique. L'idéologie social-libérale devenue dominante au PS, en reléguant l'émancipation collective au rang d'un simple supplément d'âme d'une « politique de gauche », est formellement, dans son style et ses présupposés de fond, celle-là même de la droite et de l'extrême-droite – technocratisme d'une politique « par le haut », infantilisation des « gens d'en-bas » réduits à des petites bouches quémandant satisfaction et protection. Mais dès qu'on pose les problèmes en partant de ce que « demandent » et de ce qu'« expriment » les « classes populaires » – c'est-à-dire les demandes ou les expressions qu'on leur impute (un ou deux micro-trottoirs à l'appui) –, tous les problèmes sont biaisés par une
certaine conception de la fonction de la politique, et une certaine manière de la pratiquer : une politique à la fois technocratique et infantilisante. Les « gens » expriment, demandent, réclament ; « les politiques » entendent, répondent, satisfont la demande. Quand « les politiques » n'entendent pas bien ou ne satisfont pas bien ce que « les gens » expriment et demandent, ces derniers vont voter extrême-droite, et les premiers tout plein de perplexité se demandent à leur tour comment mieux satisfaire la demande de leurs ouailles... On ne sera donc pas étonné que cette forme de politique-là trouve son registre de prédilection dans les thèmes de la « protection », de la « sécurité », etc. Quant à Mélenchon, il ne se prétend nullement « protecteur en matière économique » : les lois sur les salaires, sur la propriété sociale des moyens de production, sur la nationalisation des industries clés, sur la réorganisation de la recherche et de l'activité industrielles par régions, sur les articulations locales entre industries et dispositifs écologiques, rien de tout cela n'est conçu et programmé en termes d'une « protection », qui en est certainement un effet immanent escompté, mais nullement son but politique. Quant à prétendre à l'inverse, comme pour faire bon poids bonne mesure afin de mieux tout confondre, qualifier le programme du FG de « laxiste en matière d'immigration, d'identité nationale, ou de lutte contre la délinquance » (évidemment fourrant tout ça dans le même panier, – Djaïz a beau lire des livre très instructifs sur la droitisation de l'imaginaire populaire, ça ne le rend pas plus instruit sur la droitisation de son propre cervelet), c'est ici encore chercher à rabattre à toute force le FG sur la grille idéologique dominante qu'il refuse et qu'il combat. Rien d'un laxisme en vérité, mais une toute autre approche
différenciée de ces
différents problèmes, leur seul point commun étant d'être au contraire clairement
volontariste et en rien laxiste : en matière d'immigration (politiques de coopération avec les pays du sud, lutte au niveau des institutions européennes pour modifier le rapport de forces actuellement tenu par les néolibéraux et libre-échangistes ravageant les économies et modes de production des pays du sud etc.), en matière d'identité nationale (droit du sol intégral, régularisation des travailleurs immigrés sans-papiers), en matière de lutte contre la délinquance (une fois distingué ce problème des deux précédents, à rebours du racisme implicite de leur amalgame : sur le plan éducatif, rupture avec la politique sarkozyste de liquidation progressive de l'enseignement public ; sur le plan répressif, rupture avec la politique sarkozyste de réduction des effectifs de la police et de la justice et
last but not least lutte répressive contre les macro-réseaux de la criminalité financière qui alimente des micro-trafics de quartier dont elle soutire à l'autre bout de la chaîne les profits). Evidemment, il faudra noter pour finir que notre socidéologue ne prétend parler en tout ceci que d'« impressions », et dieu l'en garde, pas des siennes : une « impression d'incohérence et de contradiction », « de nombreux électeurs qui ont eu l'impression de Mélenchon était laxiste... », « le discours de Marine Le Pen a donné l'impression d'une plus grande cohérence... » etc. Du coup, à tous ces reproches de falsifier le sens politique du mouvement du FG, il pourra toujours objecter qu'il ne parle que de ce que « les électeurs » ressentent, se contentant de relayer leur point de vue ou leurs « impressions ». Il est évidemment fort commode à M. Djaïz d'observer à cette occasion combien les « impressions » des électeurs se coulent bien dans ses petites catégories pseudo-sociologiques : imaginons-les donc, leur crayon et leur tableau sous les yeux, cochant les cases avant d'aller au bureau de vote : « Voyons voir, ce monsieur-ci est protecteur en ceci et cela, cette dame-là est protectrice en cela et ceci... ». C'est typique des idéologues passifs : ils prennent le ton de l'objectivisme pur pour décrire ce que disent et veulent les gens, et valider par leur truchement l'idéologie droitière diffuse qui imprègne jusqu'à leurs propres « analyses ». Le prix à payer pour ce tour de passe-passe, c'est toujours la même vision infantilisante des classes populaires, convoquées pour leur prêter toutes les « expressions » et toutes les « impressions » qu'on voudra, tant que toutes les « peurs » (à peine « discursives » cela va sans dire) qui leur tiennent lieu de raisonnement, ne vont pas jusqu'à en faire des citoyens conscients, travaillés au corps par des luttes idéologiques, pris et partie prenante dans cette bataille des idées, et des mots et des affects qui vont avec. Or Djaïz le sait, ou prétend le savoir : considérons donc pour finir ce qu'il a à nous dire de la bataille idéologique en cours, et comment il va s'y prendre pour continuer son travail de taupe idéologique au service d'un grand ralliement autour de la social-démocratie exsangue. Cela se concentre dans deux dernières raisons données par Djaïz de « l'échec » du FG : « le manque de temps » et « l’anticommunisme et l’antisocialisme des classes populaires ». Ces deux raisons tournent autour de la centralité de la bataille idéologique, et son lien au problème d'un « temps long ». Elles le font pourtant d'une curieuse manière, au profit d'une conception parfaitement antinomique de la bataille idéologique. En substance : la bataille idéologique doit faire pièce à l'anticommunisme et l'antisocialisme qui se sont diffusés dans les classes populaires ; mais cette bataille demande du temps ; il faut donc des conditions favorables permettant de se donner ce temps ; l'anticommunisme et l'antisocialisme populaires contrarient ces conditions, et sont défavorables à la bataille idéologique contre l'anticommunisme et l'antisocialisme ; il faut en conclure que la bataille idéologique doit être différée, en attente de l'arrivée « d'un climat apaisé ». La bataille idéologique sera donc à l'ordre du jour, ce jour épiphanique où le changement de climat aura rendu cette bataille idéologique inutile mais au moins possible. M. Djaïz ne semble donc pas se douter que si les batailles attendaient les « conditions favorables » pour être menées, elles ne seraient jamais menées. Il en sera donc ainsi le jour où le grand ralliement autour du PS et de ses renoncements aura apaisé le climat à « gauche », et pourra organisé ses conférences sur la bataille idéologique et la progression de l'extrême-droite dans les classes populaires. Ce haut exercice de stratégie prend dans le texte de Djaïz la forme suivante :
MANQUE DE TEMPSJean-Luc Mélenchon a affirmé vouloir mener une bataille culturelle contre Marine Le Pen à trois mois du premier tour. La stratégie était la bonne : c’est bien l’imaginaire collectif que la gauche doit reconquérir à l’hégémonie de la droite, par l’action militante et syndicale, par l’éducation populaire, par la formation politique. Mais cela ne peut se faire que sur le temps long et dans un climat apaisé. Une victoire de François Hollande à la présidentielle desserrerait l’étau et permettrait aux différentes composantes de la gauche de mener ce combat culturel, après avoir gagné le combat électoral.ANTICOMMUNISME ET ANTISOCIALISME DES CLASSES POPULAIRESLa droitisation de l’imaginaire collectif très bien décrite par Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin dans Voyage au bout de la droite touche particulièrement les classes populaires depuis trente ans. Parallèlement, l’imaginaire de gauche est en déclin, pour de nombreuses raisons : effondrement du PC et de sa contre-culture, ralliement d’une partie des socialistes au néo-libéralisme, etc.Entre un discours protecteur individualiste, celui de Marine Le Pen, et un discours protecteur collectiviste, celui de Jean-Luc Mélenchon, les classes populaires (principalement les ouvriers et les jeunes sans diplôme) préfèrent celui de Marine Le Pen. L’idée de communauté (mon village, ma « race », ma religion et, plus étonnant, « ma République ») a remplacé celle de société dans la représentation commune. Comme le redit Alain Mergier dans une interview aux Echos parue le 23 avril « dans les classes populaires, l’antisocialisme domine ». En temps de crise, Hobbes a raison contre Rousseau : le pessimisme anthropologique et l’individualisme sont plus porteurs. La reconstruction d’un imaginaire alternatif prendra du temps. Pour la permettre, ou du moins lui créer des conditions favorables, une victoire de François Hollande le 6 mai prochain est indispensable. Dans son dernier argument à la fin du texte – «
La reconstruction d’un imaginaire alternatif prendra du temps », Djaïz revient à son point de départ sur le rôle crucial de la bataille idéologique dans son lien à la dimension du « temps long », et donc du « manque du temps » qui a contraint Jean-Luc Mélenchon qui n’a commencé sa bataille culturelle contre Marine le Pen que trois mois avant le premier tour – «
Jean-Luc Mélenchon a affirmé vouloir mener une bataille culturelle contre Marine Le Pen à trois mois du premier tour. La stratégie était la bonne : c’est bien l’imaginaire collectif que la gauche doit reconquérir à l’hégémonie de la droite, par l’action militante et syndicale, par l’éducation populaire, par la formation politique ». Soit dit en passant, puisque Djaïz semble tenir pour importante la question de la bataille idéologique, on lui reprochera simplement d'exempter de cette bataille le coeur de son propre propos. En fait, les enjeux de cette bataille bien entendue rendent simplement nulle et non avenue toute son argumentation délirante sur les insécurités aux « mille visages » et les bons points distribués ici ou là (c'est-à-dire en dernier lieu au FN) pour les traiter. Mais la question du temps long en tant que telle, est importante et juste. Ce pour quoi la manière dont Djaïz la traite doit être alambiquée et retorse : il n'en faut pas moins pour la soumettre à l'impératif tactique de l'heure, le ralliement des partisans au FG au PS en vue du second tour des Présidentielles puis des législatives. C'est parfaitement évident si l’on met en regard le début et la fin du texte : «
Mais cela ne peut se faire que sur le temps long et dans un climat apaisé. Une victoire de François Hollande à la présidentielle desserrerait l’étau et permettrait aux différentes composantes de la gauche de mener ce combat culturel, après avoir gagné le combat électoral » ; « La reconstruction d’un imaginaire alternatif prendra du temps. Pour la permettre, ou du moins lui créer des conditions favorables, une victoire de François Hollande le 6 mai prochain est indispensable ». CQFD. Là où le bât blesse toutefois, c’est que le combat culturel n’a
rien à voir avec un « climat apaisé », comme si, d’une part, les luttes et les recompositions idéologiques étaient déconnectées des mouvements brûlants de l’Histoire, attendant patiemment que passe l’orage dans un temps imaginaire et abstrait (le temps divin de Saint François ?), comme si, d’autre part, le climat turbulent n’était dû qu’à la petite séquence du PMU électoral, et que, celui-ci terminé, tout reviendra à un gentil petit « climat apaisé » où on pourra enfin, entre « gens de gauche » n’est-ce pas ?, se faire une petite joute de bataille culturelle dans l’atmosphère apaisé de la rue Solferino. Cette manière de présenter les choses falsifie l’usage qu'un grand nombre de gens de gauche vont faire du bulletin de vote Hollande contre Sarkozy. Si nombre de sympathisants de FG iront votre contre Sarkozy le 6 mai, ce n’est sûrement pas dans le doux espoir qu’une fois Hollande élu, et à supposer qu’une majorité parlementaire soit capable de le soutenir, tout reviendrait à un « climat apaisé », où l’on pourrait tranquillement jouer sur les mots et les « imaginaires ». C’est, au contraire (que l’on prenne quelques heures pour lire les centaines d’interventions des bloggeurs sur les sites du FG, du PG, de Mélenchon, pour s’en aviser), dans la vision politique que cette élection
ne résoudra rien, n’apaisera rien (les milieux de la finance ont déjà annoncé ce qu’il en serait dans leur volonté programmée d’en finir avec le CDI : comme « climat apaisé », on repassera), mais imposera inéluctablement une
polarisation du conflit, au niveau national comme au niveau européen – polarisation qui, si la droite française se maintenait à la tête du pouvoir d’Etat, serait au contraire étouffée dans l’œuf. Prétendant avancer des arguments qu’il suppose audible pour les partisans du FG, Djaïz inverse, déforme et trahit d'avance la signification même de leurs suffrages contre Sarkozy. Concluons. La référence de Djaïz au livre de Huelin et Brustier
Voyage au bout de la droite, selon lequel l’imaginaire des classes populaires a connu une droitisation, le conduit à l’idée qu’il ne faut plus partir de la tradition idéologique de la gauche, qui ne serait plus efficace, mais s’immerger dans l’imaginaire de droite des classes populaires. Ce faisant, il se tire une balle dans le pied en cherchant à recoder tous les problèmes qui étaient codés par la gauche en termes d’« inégalités » – inégalités économiques, sociales et culturelles – en termes d’ « insécurités ». Comme nous l’avons montré, le codage des problèmes sociaux en termes d’insécurité conduit toujours à une conception protectrice de la politique qui est, en dernière instance, autoritaire, et sur laquelle l’extrême droite ne peut que prospérer. Cela amène Djaïz à une contradiction qui confine à l'absurde, lorsqu’il qualifie de « protecteur collectiviste » le discours de Mélenchon, par contraste avec un discours « protecteur individualiste » de Le Pen qui « n'a pas été embarrasée par la dimension collective, voire collectiviste, portée par le Front de Gauche »... Que veut-il dire ? Que « la gauche » devrait se soucier un peu plus de « l'individu » ? Que trop de « collectif » nuit à la bataille idéologique qu'elle doit mener, y compris dans les classes populaires ? C'est, une fois encore, prendre tous les problèmes à l'envers. Car les problèmes, dès qu'ils sont posés en termes d'"insécurité", sont immédiatement mis sous la coupe des deux présupposés
directement politiques que nous avons déjà dits : 1) Premier présupposé : la politique ne peut être rien d'autre qu'
individualiste. Non seulement parce que le sentiment d'insécurité est toujours, en dernier terme, un état individuellement vécu, mais parce que ce sentiment est par définition individualisant : il atomise, et c'est précisément le sens que Djaïz, s'il avait pris le temps de lire sérieusement le philosophe qu'il cite à la fin de son article, aurait du donner à sa référence hobbesienne. Mais il devrait alors en tirer la conséquence qu'il vient de dire n'importe quoi en disant que le problème de
la politique (en fait, pour lui,
des politiques) est de répondre à toutes les insécurités, « économiques », « culturelles-identitaires », « affective »
ad libitum, et reconnaître que la tâche de la lutte iédologique en cours a précisément pour enjeu de poser tout autrement les problèmes qu'en termes identitaires et insécuritaires. Ce serait gênant. Embarras pour embarras, en voilà au moins un que le FG ne partage pas avec M. Djaïz. C'est ce qui permet à Mélenchon de déconstruire le « problème de l'immigration » en le posant d’abord comme un problème, non « pour nous » et du point de vue de la névrose narcissique du Français qui va mal, mais d'abord du point de vue de ceux qui sont contraints, par la force des destructions socioéconomiques imposées aux pays du « Sud » par la politique libre-échangiste européenne, de quitter leur pays ; et en n’affirmant que « pour nous », l'immigration est si loin de l'artefact pourri dont on laboure nos cervelles pour y semer ce soi-disant « problème », qu'elle fait corps avec la richesse culturelle d'une France historiquement et irréversiblement métissée, non moins qu'avec sa richesse économique (au regard des quelques 12 milliards d’euros annuels que les travailleurs étrangers rapportent au pays). 2) Deuxième présupposé : La politique ne peut être rien d'autre qu'une politique « par le haut » – l'insécurité ne pouvant appeler rien d'autre qu'une instance « sécurisante », un tiers supérieur supposé « rassurer », « protéger », de pauvres créatures infantiles et geignardes. Les « gens » expriment, demandent, réclament ; « les politiques » entendent, répondent, satisfont la demande. Quand « les politiques » n'entendent pas bien ou ne satisfont pas bien ce que « les gens » expriment et demandent, ces derniers vont voter extrême-droite, et les premiers tout plein de perplexité se demandent à leur tour comment mieux satisfaire la demande de leurs ouailles... On ne sera donc pas étonné que cette forme de politique-là trouve son registre de prédilection dans les thèmes de la « protection », de la « sécurité », etc. L'idéologie social-libérale devenue dominante au PS, en reléguant l'émancipation collective au rang d'un simple supplément d'âme d'une « politique de gauche », est formellement, dans son style et ses présupposés de fond, celle-là même de la droite et de l'extrême-droite – technocratisme d'une politique « par le haut », infantilisation des « gens d'en-bas » réduits à des petites bouches quémandant satisfaction et protection. Mais dès qu'on pose les problèmes en partant de ce que « demandent » et de ce qu'« expriment » les « classes populaires » – c'est-à-dire les demandes ou les expressions qu'on leur impute (un ou deux micro-trottoirs à l'appui) –, tous les problèmes sont biaisés par une
certaine conception de la fonction de la politique, et une certaine manière de la pratiquer : une politique à la fois technocratique et infantilisante. Au front opposé, en même temps que le FG mène sa bataille idéologique pour imposer une
tout autre manière de poser les problèmes qu'en termes d'insécurité, il mène une bataille idéologique pour imposer de
tout autres présupposés : la dimension collective des problèmes
et des manières de les affronter au sein de rapports de forces collectifs ; par suite le fait qu'une politique émancipatrice ne puisse se développer que
contre les demandes infantiles adressées à un tiers sécurisant dont on réclamerait « la protection ». Lorsque M. Djaïz, trop attaché qu’il est à fausser l'enjeu de la bataille idéologique menée par le FG, présente « l'émancipation collective » comme une simple « composante » d'un programme politique qui viendrait s'ajouter, comme un petit luxe, un supplément d'âme de « gauche », à un programme de « protection sociale et économique », il se trompe lourdement. Djaïz, prétendant mesurer en toute neutralité les difficultés objectives d'une politique de gauche, et en tirer un diagnostic des points de butée où aurait achoppé le FG, ne fait rien d'autre que décrire les turpitudes aporétiques où s'enferme le PS depuis bien des années, celles-là même que le FG a tranché sans la moindre ambiguïté. Qu'il apprenne donc que l'émancipation collective n'est pas une « composante », un aspect, un alinéa de la programmation politique du FG, mais
le processus et
la manière même dont le FG entend réaborder l'affrontement des problèmes, sociaux, économiques, écologiques, culturels : à savoir par un processus d'éducation populaire et de politisation collective qui parviennent à être assez puissant pour que « les gens », loin de se confier infantilement à un tiers protecteur qui viendrait leur octroyer maternellement quelque gamme de bienfaits sécurisants, entrent eux-mêmes dans un processus de mise en commun de leurs forces, de leurs résistance et de leurs prise en charge des problèmes qu'ils ont à affronter. C'est pourquoi, refusant de faire de l'émancipation une « composante » de son programme, le FG est le seul mouvement politique émancipateur actuellement en France : l'émancipation,
par définition, ne peut être le fait d'un tiers. Elle ne peut pas plus être octroyée par l'autoritarisme droitier d'un maître, que par la douce tutelle d'un gestionnaire social-libéral. Elle exclut aussi bien la protection d'une mère féroce que la sécurité d'une mère bienveillante. L'émancipation est donc dans son fond radicalement
incompatible avec la position des problèmes en termes de « demande de protection », d'« insécurité » et de « demande de sécurité ». Elle n'est pas de l'ordre de la « demande », mais de l'intervention dans un rapport de forces pour en déplacer les termes et les dominantes, et prendre en charge collectivement les leviers de la décision et de l'action collective. Mélenchon l'a martelé tant qu'il a pu, rappelant cette dimension essentielle de la politique du Front de Gauche comme mouvement collectif :
« Nous ne demandons rien, nous ne marchandons rien »,
« ne demandons rien ; prenons le pouvoir » ; nous nous auto-éduquons, nous développons nos positions et nos vues politiques, nous luttons contre d'autres idées qui sont aussi d'autres manières, régressives et anti-émancipatrices, de concevoir et de faire la politique. C'est dans perspective-là que la question de la durée de la bataille idéologique (son « temps long) est envisagée par le FG, en totale opposition avec la voie suggérée par Djaïz : 1/ premièrement en réfléchissant la bataille idéologique à partir de son indexation stratégique sur les rapports de force politiques nationaux, en tant qu’ils sont inséparables de la conjoncture de la crise financière, économique et sociale de l’Europe et de la transformation des rapports de force à son échelle, c’est-à-dire tendanciellement à travers une
radicalisation et une
polarisation des idéologies politiques, et non dans le temps apaisé, éternel et a-historique de Saint-François. 2/ deuxièmement, en voyant que l’enjeu de cette bataille idéologique porte précisément sur le conflit dans la
manière de coder idéologiquement et symboliquement la situation objective des classes populaires, dans les termes de l’égalité et des inégalités plutôt que dans celui dans la sécurité et des insécurités, ce que le FG, comme continue de le montrer la poursuite actuelle de la séquence électorale, est la seule formation politique en France à porter.
[1] Cf. le titre du livre de Brustier et Huelin,
Voyage au bout de la droite, Paris, Fayard/Mille et une nuits, 2011. Nous verrons comment l’usage de la thèse de cet ouvrage sur la droitisation de l’imaginaire populaire par Djaïz lui fait se tirer une balle de pied.