Se situer par rapport aux sondages, c’est en fait souvent faire l’hypothèque de l’avenir pour éviter l’angoisse d’un présent dont les possibles ne soient pas morts-nés. C’est refouler sa propre responsabilité à l’égard de cet avenir.
Il faudrait toujours pouvoir voter comme si les candidats avaient une égale chance d’être élus. La question que pose l’élection présidentielle au suffrage universel est la suivante : quel projet politique, citoyen, te semble-t-il le plus conforme à l’intérêt général? Pour que ce vote puisse se revêtir d’un sens politique, et pour que la totalité des voix expriment bien une volonté commune, il faudrait que les citoyens se prononcent sans préjuger du vote des autres.
Voter « utile », ce n’est donc pas être responsable, c’est tout le contraire, c’est s’ôter toute responsabilité face à un avenir politique essentiellement ouvert, c’est fouler aux pieds la liberté qu’on daigne nous accorder (une fois tous les cinq ans) de nous prononcer collectivement sur notre destin commun, c’est altérer enfin toute lisibilité de la décision populaire. On pourrait presque dire, avec Rousseau, du peuple français, qui renie ainsi sa liberté dans les courts moments où il la recouvre, que « l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde »(1).
N’oublions jamais que le « vote utile » est d’abord un verrou de sécurité au service des conservateurs, une arme de dissuasion massive qu’on brandit ultimement en vue de saper toute éventualité de révolution dans la structure du jeu politique et dans son mode de reproduction.
Note :
(1) « Le peuple anglais pense être libre; il se trompe fort, il ne l’est que durant les élections des membres du parlement; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde ». Du Contrat Social, III, XV