Les « paroles de dirigeants » (politiques et leaders syndicaux), qui ponctuent le texte, ancrent le récit dans la réalité. La littérature embrasse le documentaire. Rouge dans la brume décrit le quotidien de centaines d’ouvriers en lutte contre un système qui a fait d’eux de simples variables d’ajustement. À l’image de Carvin (délégué FO) partisan du non-négociable et de la manière forte, d’Anath, la DRH de l’usine, elle aussi licenciée, qui se place délibérément aux côtés de ceux qui se battent, de celle de Weber (délégué CGT), qui croit en la justice et en la négociation, de Mademoiselle Poinseau, la chimiste de l’usine, qui va mettre son savoir-faire au service du combat commun, les licenciés de la Méka refusent de s’agenouiller, de baisser la tête devant une économie de marché qui tire à vue et condamne les travailleurs en posant des cadenas aux portes des usines. Les exemples sont trop nombreux de ceux qui se sont fait avoir. Gérard Mordillat les cite : « Sony, 3M, Caterpillar, Molex, Scapa, Faurecia, New Fabris, Nortel… »
L’histoire des ouvriers de la Méka, cette usine de fabrication de pièces métalliques du nord de la France, paraît presque un manifeste politique, un appel a soulèvement, à la mutualisation des luttes, éloge de la « tache d’huile »… Leur combat s’étendra bientôt à une deuxième usine, puis une troisième. Ils restent debout, avec, dans les mains, les armes qu’ils ont choisi de prendre : débats, manifestations, séquestrations, destructions des stocks, solidarité. Ensemble, par centaines, par milliers, ils savourent les petites victoires, font face aux drames.
Rouge dans la brume conclut une série que Gérard Mordillat a consacrée aux combats sociaux. Les Vivants et les Morts, récemment adapté pour la télévision, et Notre part des ténèbres précèdent ce dernier volet d’une trilogie puissante qui offre une identité aux milliers d’ouvriers licenciés et que la sacro-sainte statistique à transformés en chiffres.
Un roman à lire et à faire lire.
Article de Marion d’Allard paru dans L’Humanité du 5 janvier 2011